DAUN FIDÈLE A SA TACTIQUE DÉFENSIVE
commencée par les Russes, il n'en eut jamais la pensée, ou s'il l'eut, il ne la garda pas longtemps en tête. À ses veux, tenir en échec son entreprenant ennemi était déjà un beau résultat; pour l'obtenir, le feld-maréchal comptait sur une guerre qu'on pourrait appeler de positions; il est vrai qu'il s'entendait admirablement à les choisir et encore mieux à les fortifier. D'ailleurs, d'après Montazet (1), qui était qualifié pour parler en connaissance de cause, cette allure défensive était tout à fait adaptée aux méthodes et au tempérament des soldats de Marie-Thérèse. « Je connais le fort et le faible des troupes que je vois depuis trois ans que je fais la guerre, et je vous jure en honnête homme que j'aimerais mieux attendre le roi de Prusse dans une bonne position avec un tiers de monde de moins que de l'aller attaquer avec une moitié de plus. »
Une des caractéristiques les plus marquées du génie militaire de Frédéric était de juger le tempérament de l'adversaire, de baser sur cette appréciation ses prévisions pour l'avenir et de savoir profiter des erreurs ou des fautes d'omission qui lui paraissaient probables. Au lendemain de sa défaite, nous avons vu Frédéric soucieux avant tout de la défense de sa capitale; huit jours plus tard, il devine que les alliés ne sauront pas compléter leur victoire ; aussi le 20 août, n'hésite-t-1l pas à détacher de sa faible armée pour la Saxe le colonel Wunsch avec une brigade composée des bataillons venus de Poméranie que renforceraient les garnisons de Wittenberg, de Leipzig et de Torgau. Mais tout en prenant ses précautions pour la conservation de l'Électorat, le Roï est pendant plusieurs jours convaincu que Berlin était le point le plus menacé, tant il lui semble impossible que les Autrichiens ne tirent pas parti de ses embarras. « J'apprends, écrit-il le 2% (2), que Daun est ar-
(1) Montazet à Belleisle, 23 août 1759. Archives de la Guerre, (2) Frédéric à Finckenstein, 24 août 1759, Correspondance politique, XVII, p. 498.
rivé à Guben, que mon frère le côtoie, sans que je sache précisément où il se trouve. Les Russes attendent donc cette jonction pour me tomber sur ie corps. Si mon frère peut me joindre, nous aurons une affaire décisive; si non, je me ferai écraser, j'aurai la consolation de mourir l'épée à la main. »
À Berlin, lorsqu'on connut les premières dépêches du Roi, l'alerte fut chaude; la cour et les ministres se réfugièrent à Magdebourg ; les principaux membres de la bourgeoisie recurent du lieutenant de police l'invitation discrète de se retirer à Hambourg. Toutefois, la première émotion passée. il se tint une assemblée des banquiers ct du corps des marchands (1) où il fut décidé d'ajourner le départ, et de députer près du Roï un des leurs pour aller aux renseignements. Ce délégué, du nom de Gotskofsky, eut au camp de Reitwein une audience de Frédéric qu'il trouva logé dans la cabane d’un paysan; il lui fit part du sentiment de ses confrères, qui préféraient ne pas abandonner la capitale, sauf à payer une contribution à l'en- . nemi, plutôt que de s'exposer au pillage en s’absentant de leurs maisons et de leurs magasins. Le monarque partagea cette manière de voir, tout en engageant Gotskofsky à regagner Berlin bien vite, « sans quoi vous risquez que les cosaques vous prennent par le collet. » De Reitwein, le délégué rapporta des avis rassurants : « L'armée n'était nullement découragée, mais plutôt remplie de bonne volonté, et du désir de prendre sa revanche, elle montait déjà alors à 34.000 hommes effectifs; après les canons pris par les Russes et ceux qui étaient restés sur le champ de bataille, le colonel Muller avait encore 92 pièces. » Depuis l'affaire, on lui avait expédié 10.000 fusils et au delà de 100 canons.
Ce fut seulement le 30 août que Frédéric fut fixé, grâce
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(1) Lettre de Berlin envoyée par Yorke à Newcastle. Newcastle Papers, 32894.
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