BATAILLE D'ABRAHAM
rassé, inégal et rempli de broussailles en certains endroits ou de champs de blé, Notre armée se mit en mouvement, ne consultant que son ardeur et connaissant peu l'ordre, la plus grande partie de ce qui la composait étant des habitants. Les bataillons mêmes étaient farcis d’un nombre d'habitants qu’on avait incorporés parmi les soldats. Le fond des cinq bataillons était sur une ligne à trois de hauteur; à la droite était un corps composé de peu de troupes de la colonie et de nombre d'habitants. Il est aisé de concevoir que cette armée ne fit pas grand chemin sans être en désordre. On commença à tirer de loin, ce qui acheva d'y mettre la confusion de sorte que, lorsqu'elle arriva à la demi-portée du fusil des ennemis, elle n'eut nulle consistance. Les ennemis qui, à notre mouvement, avaient gagné la crête des hauteurs, firent un feu considérable. Notre droïte plia et fut suivie successivement de toute la gauche avec la plus grande confusion. »
MontcA1m, en essayant de rallier les fuyards, fut blessé mortellement au bas-ventre et à la cuisse. Sénezergue qui commandait en second eut le mème sort. Sans chef, sans direction, les vaincus coururent se réfugier derrière les retranchements et le pont de la rivière Saint-Charles. Les Canadiens furent les premiers à revenir de la panique; 8 à 900 d’entre eux se maintinrent (1) dans un petit bois près de la porte Saint-joan et couvrirent la retraite ; 200 autres miliciens, rencontrés près de la boulangerie par Vaudreuil qui venait de quitter son quartier général, furent reportés sur la hauteur et par leur belle contenance donnèrent le temps aux débris de l'armée de s’écouler vers le Saint- Charles.
Aux abords de la rivière et dans les ouvrages qui défendaient le pont, le désarroi et la démoralisation étaient à leur comble. Des officiers de l'armée régulière apostro-
(1) Bigot au ministre, Montréal, 15 octobre 1759. Archives des Colonies. Canada. n
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phaient le gouverneur général et s'écriaient (1) à haute voix qu'il n’y avait d'autre parti que celui de capituler pour toute la colonie. Vaudreuil, qui à défaut d'énergie montra du sang-froid, essaya de calmer les esprits et avec le concours de Montreuil fit repasser la rivière aux débris des bataillons de France et de milices et mettre en état de défense la redoute qui servait de tête de pont. Les troupes furent renvoyées dans leur camp, et les principaux officiers appelés en conseil de guerre pour arrêter la décision à prendre.
Heureusement pour les Français, l'élan des vainqueurs fut de courte durée et la poursuite ne fut pas poussée loin. De même que la blessure mortelle de Montcalm avait aggravé les conséquences de la défaite, chez les Anglais la mort de Wolfe paralysa l’action de leur armée et miten suspens les effets de leur succès. Leur jeune et brillant général qu’une première blessure n'avait pas éloigné de la zone meurtrière fut frappé à la tête des grenadiers de Louisbourg pendant le fort de la bataille; porté hors de la ligne de feu, il eut le bonheur de vivre assez longtemps pour apprendre sa victoire. Sa dernière parole fut une invitatioa au colonel Burton de s'avancer sans retard jusqu'au pont du Saint-Charles afin d’intercepter la retraite des Français. Presque en même tes que son chef, le brigadier Monckton fut blessé et le cornmandement dévolut à Townshend. Celui-ci (2), inquiet du désordre que la course avait produit parmi les soldats anglais, ramena en arrière ses régiments dont les rangs étaient à peine reformés quand on vit déboucher sur les derrières le corps de Bougainville. Townshend lui opposa deux bataillons et ses deux canons, qui suffirent pour couper court à toute velléité d'attaque; rassuré de ce côté, le nouveau commandant en chef n’eut
(1) Johnstone. Récit de la fin de la campagne. (2) Townshend à Pitt, camp devant Québec, 20 septembre 1759. Manuscripts of the marquess Townshend.
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