DÉMORALISATION DE LA GARNISON DE QUÉBEC
riz. » La réduction de la ration à un quarteron de pain,
rendue nécessaire par cette situation, avait soulevé des
protestations unanimes qui impressionnèrent au plus haut degré le gouverneur Ramezaiï (1). Ce dernier était un vieil officier des troupes coloniales; entré au service en 1720, il s'était distingué dans les grades sube ‘ternes et dans la guerre des bois, mais ne possédait aucune des vertus du haut commandement. Là où il aurait fallu un soldat résolu, ayant de l'initiative, prèt à tout sacrifier pour remplir son devoir jusqu'au bout, le sort de Québec, nous pourrions dire du Canada, se trouva aux mains d’un militaire fatigué, timide, effrayé de la responsabilité, esclave de la consigne, incapable de se mettre au-dessus des criailleries de son entourage, de fermer les yeux au spectacle de la détresse d’une population éprouvée par le bombardement et la disette. Pour comble de malheur, ce faible était couvert par les instructions de son supérieur.
Pendant les journées des 14 et 15 septembre, les batteries du front de terre cherchèrent à entraver les travaux de retranchement et d'approche des Anglais; mais malgré ce semblant de fermeté, l'émotion était grande dans l'intérieur de la ville. « Les plaintes et les murmures contre l’armée qui nous abandonna, écrit Ramezaiï dans son mémoire (2), devinrent un cri public; je ne pus dans un moment aussi critique empêcher les négociants, tous officiers des milices de la ville, de s'assembler chez M. Daine, lieutenant général de police et maire de la ville; là ils prirent le parti de capituler et me présentèrent en conséquence ue requête signée du dit sieur Daine et de tous les principaux citoyens. » A la qualité des officiers répondait celle des soldats, « tous artisans qui n’avaient jamais
(1) Ou Remezai, l'orthographe du nom varie.
(2) Mémoire de Ramezai. Archives des Colonies. Canada, 1760. Le premier extrait est reproduit dans Cassgrain. Mon/calm et Lévis, vol. II.
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sorti (1), la plupart gens mariés et sur l’âge, exténués d’ailleurs par le jeûne rigoureux qu'on leur faisait observer depuis longtemps. » D'après Ramezai, l'élément maritime ne valait guère mieux; il comptait beaucoup de « matelots plus occupés pendant le siège à piller les voûtes des particuliers qu'à faire leur service. »
Sous l'influence des manifestations qui venaient de se produire, sans confiance dans sa garnison, Ramezai eut recours à la ressource habituelle des commandants en détresse et convoqua le 15 septembre un conseil de guerre. Comme entrée en matière, il lui communiqua les dernières lettres de Vaudreuil ainsi que le projet de capitulation; il eut même soin d'ajouter, à titre de renseignement, que cette pièce avait été rédigée de concert avec Montcalm, au début de la campagne, pour le cas de la retraite de l’armée, et qu’une copie lui en avait été remise par le général lui-même. Cette lecture faite, tous les membres du conseil, à l'exception de Fiedmont, commandant de l'artillerie, se prononcèrent pour un arrangement qui assurerait aux habitants et aux troupes des conditions satisfaisantes.
Cependant Ramezaï, il faut le reconnaitre, ne voulut pas se résigner à cette extrémité sans tenter un dernier effort pour se procurer des vivres. IL commença par conclure avec les Anglais une trève (2) pour permettre le départ pour la banlieue des femmes et enfants réfugiés dans la ville; il fit faire chez les tonneliers de Québec des perquisitions qui ne rapportèrent que peu de chose, et ayant enfin eu connaissance des approvisionnements abandonnés au camp de Beauport que l'ennemi n'avait pas encore oceupé, y envoya un détachement dans la nuit du 15. Celuici n’y trouva que les traces du pillage qui avait suivi l’évacuation; mais, en revanche, il rencontra à la tête du pont de Saint-Charles, M. de Bellecour avec une vingtaine de ca-
(1) Journal de Foligny.
(2) Knox. Historical Journal, vol. II.
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MISSION DE JOANNÉS. 325
valiers appartenant au corps de Bougainville. L'officier raconta qu’il était chargé par le gouverneur général d'avertir le commandant de Québec « que M. le chevalier de Lévis, ayant gagné un combat aux Rapides, était de retour à Jacques-Cartier ou à la Pointe aux Trembles, et que l’armée était rassemblée... pour tomber sur les ennemis et pour dégager la ville, »
Sur ce rapport et à la réception d’un courrier (1) de Vaudreuil promettant le prompt envoi de secours en vivres, Ramezaï lui expédia Joannès, capitaine de Languedoc, qui faisait fonction de major de place, pour lui faire part de la situation critique et pour demander des ordres. Joannès interrogea d’abord Bellecour qui fut beaucoup moins affirmatif que la veille, puis continua sa route sur la Pointe aux Trembles où il croyait trouver le quartier général. En cours de route au village de Lorette, il apprit que l’armée avait reculé jusqu’à Jacques Cartier, et talonné par les instructions du commandant qui lui avait enjoint de rentrer à Québec avant la nuit, il ne poursuivit pas sa course et se borna à écrire (2) de Lorette à Vaudreuil. Après le récit de ce qui s'était passé au conseil de guerre et des propos de Bellecour, il termine son exposé par un appel des plus pressants : « Je ne vous cacherai pas que si nous ne recevons pas de vos nouvelles d'ici à 10 heures du matin demain, je crois que les propositions se feront; je ne sais même si l’on pourra attendre jusqu'à ce temps et si, malgré ce que j'ai l'honneur de vous dire, M. de Ramezai ne passera pas en avant pour faire des propositions. Je ferai ce que je pourrai pour engager tout le monde d'attendre une réponse qui puisse faire savoir vos intentions et les remèdes que vous pouvez trouver à la fa-
(1) Le mémoire de Ramezai fait mention de cette lettre qui a dû lui parvenir au plus tôt le 16 septembre au matin.
(2) Joannès à Vaudreuil, Lorette, 16 septembre à midi. Archives des Colonies. Collection Moreau.
mine qui nous menace. Nous avons mis la ration à un quarteron de pain. Jugez de la bonne disposition des combattants; tout est porté de la plus mauvaise volonté; l'on a beau encourager et leur faire voir des lueurs d'espérance, tous demandent à capituler. M. Daine a remis au conseil de guerre un mémoire en forme de requête du peuple, des notables et miliciens, pour engager M. de Ramezai à ne pas les exposer et à la famine et à l'escalade dont cette ville est très susceptible. M. de Pontleroy connaît son état; les travaux des ennemis avancent et ils sont établis sur la butte à Neveu où ils ont une redoute et une batterie commencée. Je ne finirais pas si je voulai: vous marquer tous les traits du peu de volonté qui règne... Soyez persuadé de la douleur de tous les officiers des troupes, d’être obligés de se rendre sans qu’on ait tiré un coup de canon sur la place. Il ne peut y avoir que l'extrême disette qui ait pu les obliger à un parti qui serait déshonorant sans cela. »
Ce mème 16 septembre, soit à la réception de la lettre de Joannès, soit de son initiative personnelle, Vaudreuil (1) prévint Bougainville, qui était à la Pointe aux Trembles, d’avoir à escorter avec sa cavalerie un convoi de charrettes qu'on réunissait à Saint-Augustin pour porter 60 quarts de farine en ville. A cette invitation Bougainville répondit en proposant de confier le ravitaillement à La Roche-Beaucour, qui avec son escadron était à Charlebourg. « J'approuve fort, lui écrit Vaudreuil (2), le projet que vous avez d'aller au camp avec 7 à 800 hommes pour protéger le passage à Québec du biscuit qui est à Charlebourg, dont la cavalerie se chargera. » La Roche-Beaucour, devançant les ordres de ses supérieurs (3), avait envoyé son lieutenant
(1) Vaudreuil à Bougainville, 16 septembre. Papiers de famille.
(2) Vaudreuil à Bougainville, 17 septembre. Papiers de famille.
(3) La Roche-Beaucour à Bougainville, 17 septembre, 1 heure après midi. Papiers de famille.
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