LES ANGLAIS S'EMPARENT DE SAINT-LOUIS ET DE GORÉE
eùt été en force contre l'ennemi, tout cela parait bien extraordinaire ».
Les prisonniers anglais furent traités avec égards et immédiatement échangés. Selon les traditions de bonne compagnie en honaeur entre les combattants du dix-huitième siècle, Aiguillon entretint les officiers à sa table. «Ils me portèrent, écrit-il, hier à souper très honnètement la santé du Roï, mais je vous avoue que je n'oserai pas leur rendre la même politesse. »
Si la défaite de Saint-Cast mit fin pour quelque temps aux descentes des Anglais sur les côtes de France, elle donna un nouveau stimulant à leurs entreprises coloniales. Déjà un premier succès avait été remporté en Afrique; au mois de mars 1758, une petite escadre de deux vaisseaux et de quelques bâtiments légers avait été expédiée contre les établissements français du Sénégal. Malgré certaines difficultés pour franchir la barre, le commodore Mason put débarquer un détachement de troupes et s'emparer de Saint-Louis et des postes en amont. Une tentative contre le fort de Gorée ne fut pas aussi heureuse; les bâtiments anglais, après une canonnade de deux heures et demie, furent repoussés avec une perte d’une soixantaine d'hommes. Le gouvernement britannique ne voulut pas rester sous le coup de cet échec; le 11 novembre de la même année, le commodore Keppelfit voile de Cork, où il avait embarqué un corps de troupes, avec cinq vaisseaux et six frégates ou corvettes; un de ses vaisseaux se perdit sur la côte du Maroc, mais il arriva avec les autres sur la rade de Gorée et commença l'attaque le 29 décembre. Cette fois, le canon anglais se montra supérieur à celui des batteries de terre; le fort fut obligé de capituler avec sa petite garnison de 300 Français et d’auxiliaires nègres.
Cette facile conquête ne fut que le prélude d'opérations plus importantes. L'infatigable Pitt reprit avec plus d'ar-
GUERRE DE SEPT ANS, — T. ill. 23
deur que jamais un projet qu'il caressait depuis quelque temps (1) et qui consistait à diriger contre les Antilles françaises une expédition que rendait aisée la supériorité incontestée de la marine britannique. Le général Hopson, à peine de retour du siège de Louisbourg, reçut mission de tenter un coup de main sur l’île de la Martinique; il avait sous ses ordres six bataillons de ligne, sept compagnies d'Ecossais et un détachement d'artilleurs, en tout un peu plus de 6.000 hommes; son but accompli, il devait envoyer ses Écossais dans l'Amérique du Nord et revenir avec le reste.
Hopson mit à la voile de Spithead le 12 novembre 1758, sous l’escorte de six vaisseaux de ligne parvint le 3 janvier 1759 à la Barbade où il rallia l’escadre du commodore Moore et en repartit dix jours après pour la Martinique; le 16 janvier, on effectua le débarquement à six milles de Fort-Royal, sous la protection des douze vaisseaux de ligne de la flotte. L'opération échoua; tout d'abord les Anglais eurent quelque avantage contre les forces françaises, composées en grande partie de colons et de nègres, mais rebutés par la nature du terrain coupé qu'ils avaient à traverser pour s'approcher de la ville, dans l'impossibilité de faire avancer leur artillerie, ils durent cesser l'attaque et regagner le bord pendant la nuit, après avoir sacrifié une centaine d'hommes.
Sur le conseil du commodore, il fut décidé de renoncer à l'entreprise contre la Martinique et de tâter l'ile de la Guadeloupe, qui semblait être de prise moins difficile. En conséquence le 23 janvier, huit bâtiments de la flotte canonnèrent le fort Saïi-Charles et la ville de Basse- Terre (2).
La résistance fut d'abord énergiquement soutenue ; le
(1) Newcastle à Hardwicke, 4 septembre 1758. Newcastle Papers, 32883. (2) Clowes. The Royal Navy. Londres, 1898, vol. II, p. 202.
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vaisseau le Ripon se jeta sur un écueil et son équipage souffrit beaucoup du tir des batteries de terre; les Anglais perdirent une centaine de matelots mis hors de combat ; mais, vers cinq heures, le feu des Français s’'éteignit, et quand le lendemain, après un bombardement inutile de la ville, les troupes de Hopson débarquèrent, elles trouvérent les ouvrages abandonnés. Le commandant francais Leroi de la Polherie, blâmé pour une défense jugée trop molle et pour une évacuation effectuée en désordre et sans autorisation, passa en conseil de guerre et fut cassé de son grade.
A la suite de la prise de Basse-Terre, les hostilités dézénérèrent en escarmouches avec la garnison de l'ile. Nadau-Dutreil, gouverneur de la Guadeloupe (1), n'avait à sa disposition que 150 hommes de troupes de la marine et 2.000 miliciens, flibustiers et nègres; mais en faisant une guerre de chicane, il sut prolonger la lutte et harasser les Anglais que décimaient des fièvres contagieuses; elles emportèrent, vers la fin de février, le général Hopson. Son successeur, le général Barrington, fait une triste peinture (2) de la situation : «J'ai le grand regret de vous informer que la maladie s’est glissée parmi nous, et je regrette encore plus de vous dire que nus succombons si vite que je ne puis m'empêcher de craindre les conséquences. L'armée ne compte plus que 2.796 combattants, et encore faut-il déduire de ce chiffre les hommes affectés à la garde du camp et les 250 qu'il faudra envoyer pour relever les « marines » à Fort Saint-Louis. Il ne restera que bien peu de chose pour marcher contre l'ennemi. » Afin de s’abriter contre les insultes des Français, il fallut installer une chaine de petits postes sur une longueur de 3 milles; les fatigues de ce service, la mauvaise qualité
(1) Mémoire de Nadau-Dutreil, 1760. Arch. de la Marine, B. 4, vol. XCII, (2) Barrington à Pitt, Basse-Terre, 2 mars 1759. Military Expéditions. Record Office.
de l'eau, l'insalubrité du camp, étaient autant de motifs pour terminer le séjour de Basse-Terre « dont le prolongement, selon toute probabilité mettrait bientôt l'armée hors d'état de combattre. »
Avec l’assentiment du commodore, Barrington se détermina à changer le théâtre de l'action et à se transporter sur l’autre versant de l'ile. Laissant à Saint-Charles une garnison de 500 hommes, il s'embarqua avec ce qu'il avait encore de valide pour .:e Fort Saint-Louis de la Grande- Terre, dont l’escadre s'était emparéte quelques jours a paravant. Là, on apprit la présence, dans les parages des Barbades, d’une escadre française de 9 vaisseaux et 2 frégates. Moore se crut obligé de prendre une position d'observation dans Ja baie de Saini-Rupert à l’île Dominique, et se sépara du corps expéditionnaire après lui avoir emprunté 300 soldats pour compléter ses équipages, bien éprouvés eux aussi par l'épidémie. Barrington mit son monde à terre, et passa le reste du mois de mars et la plus grande partie d'avril à ravager les plantations et à brûler les habitations, sans venir à bout de la résistance. Enfin, iltenta un dernier effort; le brigadier Crump fut chargé, avec 1.300 réguliers et 150 volontaires recrutés dans l’île anglaise d’Antigue, d'envahir le territoire encore au pouvoir des Français. L'incursion réussit ; Petit-Bourg, Sainte- Marie, furent successivement enlevés, et Les Anglais allaient pénétrer dans le district de Cap de Terre, le plus riche de l'ile, quand une députation des principaux planteurs vint offrir une capitulation. On fut vite d'accord; entre le général anglais et les habitants intervint un arrangement qui, entre autres avantages, ouvrait à ceux-ci pour leurs produits le marché de la Grande-Bretagne, et leur assurait ainsi des débouchés nouveaux en remplacement de ceux de la métropole et du Carada que la guerre maritime avait presque fermés. Le jour même de l'entente, le marquis de Beauharnais, gouverneur des Iles du Vent, arri-