DÉCOURAGEMENT DE LALLY
faite depuis quinze jours, toujours à quinze toises du mur de la place, et jamais ne levant la tête pour la regarder. Je compte qu'en arrivant à Pondichéry nous chercherons tous à apprendre quelque autre métier, car celui de la guerre exige trop de patience... Vous n’imaginerez jamais que ce sont cinquante déserteurs francais et une centaine de Suisses qui tiennent en arrêt deux mille hommes des troupes du Roi et de la Compagnie... et vous serez encore plus surpris si je vous disais, que sans les deux coibats et les quatre batailles que nous avons essuyés et sans les deux batteries qui ont été manquées ou faites de travers, pour parler plus clairement, nous n’aurions pas perdu cinquante hommes depuis le commencement du siège, jusqu'’aujourd'hui...….. Je renonce, comme je vous en ai déjà prévenu il y à plus d’un mois, à me mêler directement ni indirectement de tout ce qui peut avoir rapport à votre administration, soit civile soit militaire. J'irai plutôt commander les Caffres de Madagascar que de rester dans cette Sodome, qu'il n’est pas possible que le feu des Anglais ne détruise tôt ou tard au défaut de celui du Ciel. — P.S$. Je suis obligé de vous prévenir que M. de Soupire ayant refusé de prendre le commandement de cette armée que je lui ai offert... il faudra que malgré vous, avec le conseil, vous vous en chargiez. Je m'engage seulement à vous la ramener soit à Arcatte, soit à Sadrass; envoyez-y vos ordres, ou portez-vous y vous-même pour la commander, car je la quitte en arrivant. » Cette /ettre tomba entre les mains des Anglais, qui durent être édiliés sur le tempérament de Lally et sur les aptitudes qu'il possédait pour la haute direction.
Certes le moment était mal choisi pour abandonner son poste ; l'armée était dans un triste état. «La caisse est vide, écrivait Landivisiau (1), toutes les ressources sont épuisées,
(1) Landivisiau au ministre, 24 avril 1759, déjà cité. GUERRE DE SEPT ANS, — T. Il. 26
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les revenus de la Compagnie sont mangés d'avance. Il est dù depuis six mois le prêt au soldat, les appointements à l'officier et la paie à ce peu d'hommes qui nous restent... Nous n'avons plus de ressource que dans l’arrivée de l’escadre, et encore quelle ressource! nous n'avons point de vivres pour nous, nous n'en aurons point pour elle. »
Pour comble de malheurs, on venait d'apprendre la défaite de Conflans, qui avait remplacé Bussy à la tête des troupes du Decan. Décidément le rappel de Bussy avait été une lourde faute. Cet officier, rompu aux procédés des princes indiens dont il connaissait le fort et le faible, très au courant de ce qu’il appelait la méthode asiatique, était passé maitre dans l’art d'exploiter, à l’avantage de la cause francaise, les rivalités et les passions du milieu oriental. Sans doute, tout en servant avec zèle et intelligence la Compagnie dont il était l'employé, il n'avait pas oublié ses propres intérêts; mais la fortune qu'il avait ainsi acquise, et dont le public se plaisait à exagérer le chiffre, n'était pas le facteur le moins important de l'autorité qu'il exerçait autour de lui et du prestige dont il jouissait dans la plus grande partie de l'Inde. Transformer ce diplomate de premier ordre en brigadier de l’armée européenne, l'enlever aux affaires indigènes pour lui donner un commandement actif auquel son passé l'avait peu préparé, fut une erreur qui coûta cher à la France.
Aussitôt le départ de Bussy connu, l'édifice si péniblement élevé de l'influence francaise dans le Becan s'écroula comme un château de cartes. Un rajah local se révolta contre Satabet Sing, s'empara de la personne du résident français à Visagapataim (1), hissa les couleurs britanniques sur la factorerie et sollicita l'appui des Anglais. À cet appel,
(1) Cambridge. ar in India betweenthe English and the French. Londres, 1761.
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