LA COUR DE PÉTERSBOURG
Choiseul; croyait (1) la Russie encline à mettre fin à la guerre. Or, 1l n’en était rien ; la Tzarine, encore maïtresse absolue de sa politique étrangère , était aussi opposée aux notions de paix que l'Impératrice Marie-Thérèse, et son premier ministre, le chancelier Woronzow, malgré des velléités pacifiques, (2) n'avait ni l'autorité ni les qualités voulues pour jouer le rôle délicat qui lui serait revenu dans la négocialion.
Jetons un coup d'œil sur cette cour de Russie du milieu du dix-buitième siècle, à la description de laquelle un écrivain de mérite (3) a consacré des ouvrages récents, et dont Lhôpital disait avec raison (4; : « Il est difficile, lorsqu'on n'a pas vu par soi-même ce pays-ci et les gens qui l'habitent, de se faire une idée juste de leur facon de penser, depuis la souveraine jusqu'au dernier Russe. Nos idées, nos principes, nos maximes sont si différents des leurs, qu il m'a fallu du temps et beaucoup de patience et d'étude pour les connaitre et m'y accoutumer. » Sans partager les illusions que l'ambassadeur se faisait sur sa perspicacité et sur l'influence qu'il pensait avoir acquise, nous acceptons volontiers l'exactitude du croquis qu'il trace des principaux personnages de la cour. A sa tête, l'Impératrice Elisabeth, aussi fantasque que jamais, sous la coupe de ses favoris des deux sexes, en butte aux intrigues et aux tracasseries de son entourage, malade, en proie à la mélancolie, indolente au point de laisser en souffrance les affaires les plus importantes, sachant néanmoins s'affirmer à l’occasion et reprendre parfois ses grâces d'antan. « Son palais, écrit Lhôpital (5), est une espèce de sérail, dont le
(1) Choiseul à Lhôpital, 8 mai, 8 juillet, 24 juillet, 6 août 1759. Affaires Étrangères, Russie,
(2) Keith à Holdernesse, : septembre 1759. Record Office.
(3) Waliszewski : La dernière des Romano’, Paris, 1902.
(4) Lhôpital à Choiseul, 10 juin 1759. Affaires Etrangères, Russie.
(5) Lhôpital à Choiseul, {1 décembre 1759. Affaires Etrangères, Russie,
chef est une femme. Il y règne, au lieu de plaisirs, des factions, des haines et des vues ambitieuses de ses favoris. Les femmes de chambre y jouent leur rôle. » L'Impératrice ne sort presque plus, cependant « le dernier jour qu'elle a paru, elle était fraiche et belle mème à travers les secours de l’art et de la toilette. » Un état de santé délabré, sur lequel le médecin francais Poissonier, attaché à sa personne, transmettait à Paris un rapport hebdomadaire, les accidents déjà survenus, pronostiquaient une fin prochaine et faisaient trembler à la pensée du sucresseur. Ce dernier, fou à lier, imitateur ridicule des usages prussiens, admirateur servile de la politique de Frédéric, brouillé avec sa femme et méprisé de tous; la grande-duchesse Catherine dévouée à l'Angleterre, dont elle avait recu et passait pour recevoir encore les subsides, sans crtdit auprès de la Tzarine et plus occupée, à en croire les déhors, de ses amours que de la chose publique.
Depuis la chute de Bestuschew, Woronzow, promu au premier rang, était chargé tantôt seul, tantôt en collaboration avec différents personnages, de :a conduite des relations extérieures. Lhôpital le dépeint (1) coinme « plus honnête homme qu'aucun autre de la nation, de mœurs douces et d'humeur égale. Il est froid en apparence, mais il réfléchit beaucoup quoiqu'assez lentement ; il mérite le titre de bon homme , étant réellement bon sans être sot. L'esprit du chancelier, sans être étendu ni nerveux, est cependant accompagné de beaucoup de sens; mais il est peu instruit, il travaille beaucoup et lit exactement tout ce qui lui est présenté. I1se conforme, comme ille doit, au aractère et aux volontés de sa souveraine, ce qui le fait passer pour lent, irrésolu et incapable de prendre des partis prompts et nerveux. » De Woronzow, intelligence bornée, bureaucrate consciencieux, exécuteur fidèle des décisions
(t) Mémoire de Lhôpital, 13 décembre 1759. Affaires Étrangères, Russie.
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