ENTRETIENS DE YORKE AVEC FRÉDÉRIC
Yorke, en sa qualité de représentant d'un gouvernement avant tout gallophobe, demandait au Roi si les Français chassés de l'Allemagne, il serait disposé, le cas échéant, à les poursuivre plus loin et à les punir de leurs méfaits dans l’Empire, Frédéric se prit à sourire : « Vous imagineriez-vous par Aasard que je ne serais pas heureux de pouvoir porter le flambeau aux portes de Paris et d’apprendre à ces messieurs ce que c'est que des procédés? Je puis vous affirmer, ajouta-t-il, que je ne mettrai aucune réserve dans mes agissements contre la France; si j'ai quelques succès autre part et si en jouant des coudes je puis me donner de l’air, c’est avec plaisir que je transporterai les hostilités chez eux. »
Jour par jour, la confiance croissant avec l'intimité, nous voyons Frédéric déployer sa connaissance profonde de l’échiquier européen, s'exprimer avec la modération, la courtoisie et le bon sens qui lui étaient coutumiers en pareille occurrence, flatter son interlocuteur en l’écoutant avec bienveillance et s'intéresser à ses explications, en un mot, exercer sur Yorke le charme particulier dont il avait, à l’occasion, le secret dans ses rapports avec son entourage.
Dans une lettre intime à son père (1), notre Anglais trace un crayon pris sur le vif de son héros tel qu’il se montrait dans la vie un peu négligée des camps : « Il parait en bonne santé et de belle humeur et mange avec appétit. Sa taille est de 5 pieds 8 pouces; il ne porte que ses propres cheveux qui sont bien et simplement taillés ; son front est haut et beau, le nez et la bouche bien proportionnés..…. Il prise énormément, et sa figure, son habit, ses manchettes, ses mains sont couverts et tachés de tabac; à ses repas il doit en avaler des quantités. IL est vêtu d’un pardessus bleu avec manches de velours et cape de même couleur; celui qu’il porte en ce moment est plein de
(1) Yorke à Hardwicke, 13 avril 1758. Hardwicke Papers. British Museum.
trous dans un de ses pans et, à dire vrai, ne vaut pas cinq shillings; l'aigle sur l'étoile qu'il a sur la poitrine est mal attaché et a l’air de s’en aller; il porte toujours son écharpe autour de la taille et son épée est du même modèle que celle de tous ses officiers. La table royale est des plus simples ; j'y ai diné trois fois et très bien ; le menu se compose d’un potage et trois plats pour le premier service et quatre plats pour le second; pas de dessert et aucune prétention. Le Roi reste volontiers longtemps à table et aime à causer ; il y apporte beaucoup de liberté et d'esprit; il est amusant au possible, sa mémoire est surprenante et c'est un admirable conteur. J'imagine que mécontent il peut se servir de termes fort durs, mais comme j'ai toujours eu l’heureuse fortune de le voir de bonne humeur, je puis dire avec vérité qu’il donne l'impression d’un caractère aimable. »
Une plus ample fréquentation ne modifia pas l'opinion de Yorke; rentré à La Haye, après avoir passé plus de deux mois avec le roi de Prusse, il a conservé son appréciation favorable : « Je l'ai trouvé, écrit-il (1), très différent de ce qu'on m'avait dit; il se livre en causant au point même d’être indiscret ; il laisse voir sur ses traits la moindre contrariété. Très vif, sans être passionné, il s'exprime en termes des plus convenables sur le compte d'autrui. » Dans un rapport destiné à être mis sous les yeux du roi George, Yorke, en bon courtisan, s'étend avec complaisance sur le respect que professait Frédéric pour son oncle, le penchant qu'il avait toujours eu pour l'alliance anglaise, les mauvais traitements dont il avait été l’objet de la part de la France et son désir de tirer vengeance des procédés de cette puissance. Rien de bien original dans les autres renseignements de l'envoyé anglais qui ne font que con-
(1) Yorke à Hardwicke. La Haye, 31 juillet 1758. Hardwicke Papers. British Muscum.
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