LES PRUSSIENS PASSENT L'ODER
d'observation qui se reposait de ses fatigues à Landsberg et de la division de Rumjanzew trop éloignée pour prendre part à une action imminente? Le général Tschernyschew, qui remplacait provisoirement Browne tombé malade, fut invité à rallier sans retard le quartier général, mais bien loin de donner les mêmes instructions à Rumjanzew, on lui envoya Stoffel avec quelques sotnias de cosaques. Le commandant en chef ne voyait évidemment que deux points où les Prussiens pussent franchir l'Oder, Schwedt où il aurait affaire à Rumjanzew, ou Custrin où il était lui-même; il se borna, en conséquence, à faire surveiller le cours intermédiaire du fleuve par des pelotons d’irréguliers et de dragons.
Dans la matinée du 21 août, le Roi, devancant ses tètes de colonnes et escorté d’un escadron de hussards, arriva au camp de Dohna. Il alla de suite reconnaitre la position des Russes devant Custrin et prit aussitôt son parti. Pour lui, plus encore que pour les Russes, la situation était eritique. La grande armée impériale, conduite par Daun qu'on savait en route pour la Lusace, et celle du duc de Deux-Ponts qui s'apprètait à entrer en Saxe, formeraient ensemble une masse de 80.000 combattants, auraient raison des 25.000 hommes du prince Henri, et, si on leur en laissait le temps, s'empareraient de tout l'Électorat; Laudon, avec une forte division, pousserait une pointe dans la direction de Berlin que menaçaient au nord les Suédois. Aux uns et aux autres, on ne pouvait opposer que à: détachements insignifiants, caril importait de soutenir Dohna qui, avec ses seules forces, n'aurait pu résister longtemps aux Russes ni les empècher de passer l’Oder et de marcher aussi sur la capitale. Sans doute l'effet moral de la présence de Frédéric dans le camp prussien, les renforts qu'il amenait avec lui, auraient pour effet de faire re- 1oncer les Russes à l'aventure et les retiendraient sur la
rive droite du fleuve; mais ce résultat ne suffirait pas; il GUERRE DE SEPT ANS, — T, II. 17
devenait indispensable de frapper un coup décisif et de mettre Fermor hors d'état de rien entreprendre pour le reste de la campagne; une bataille s'imposait et, pour la livrer, il fallait, sans perdre un instant, traverser l'Oder et aller à l'ennemi. De Custrin, on ne pouvait déboucher devant les lignes russes et sous leur canon; Schwedt était trop au nord et de plus au pouvoir de l'adversaire; aussi, pour jeter son pont, Frédéric choisit-il un endroit à 30 kilomètres en aval de la "rteresse et à distance égale des localités occupées par les Russes. Le 22, toutes les troupe: prussiennes étaient réunies; les bataillons de Silésie avaient, en dix jours, accompli en plein été une marche de 240 kilomètres; malgré leurs fatigues, ils se remirent en route le même soir. Les pontons venus également de Silésie et les bateaux. réquisitionnés de divers côtés attendaient à Alt-Güstebiese ; de l'ennemi, pas le moindre signe. Quelques hussards passèrent en canot, puis des fantassins. Dans l'après-midi, le pont terminé ouvrait aux troupes du Roi l'accès de la rive droite, et le soir du 23, elles allèrent camper entre Zellin et Klossow. Frédéric avait réalisé la première partie du programme; il avait franchi l’'Oder sans être inquiété et interposé son armée entre le gros des Russes et la division Rumjanzew. L'inaction de Fermor fut-elle due au mauvais service de ses éclaireurs qui »e s'apercurent pas en temps utile des préparatifs prussiens, ou à l'incapacité du chef qui ne voulut pas écouter des rapports contraires à ses prévisions? Fut-il trompé par les démonstrations de quelques détachements royaux du côté de Custrin et du pont russe de Schaumberg? Sur ces points, les récits sont contradictoires. Quelle que füt la raison du retard, ce fut seulement pendant la nuit du 23 que le généralissime quitta les environs de Custrin et vint s'installer au sud de Quartschen, faisant face au Mietzel, petit affluent de l’Oder, et par conséquent aux Prussiens qui étaient au nord de ce cours d’eau. Le
corps d'observation de Browne avait enfin rejoint dans la soirée, et les gros bagages avaient été expédiés, sous une garde de #.000 hommes, à Klein-Cammin sur la route de Custrin à Landsberg.
Cette décision de Fermor avait rencontré une vive opposition de la part des officiers étrangers attachés au quartier général, et notamment du prince Charles de Saxe et du conseiller de celui-ci, l'Autrichien Saint-André, Ces derniers avaient essayé (1) de faire adopter pour la concentration la position de Gross-Cammin qui offrait des avantages pour la défense et couvrait la retraite sur Landsberg'; le prince avait cru son avis accepté et aurait été fort surpris de la direction prise par l'armée. Fermor, aux reproches qu'on lui adressait, aurait répondu ; « Les circonstances sont telles, Monseigneur, qu’il faut quelquefois mentir. le voudrais bien que l'ennemi m'attaquât ici, je le battrais. »
Dans le camp prussien, la matinée du 2% août fut consacrée à un repos bien mérité. On repartit dans l’aprèsmidi et on vint cantonner à quelque distance de la rivière de Mietzel, entre le village de Darmietzel et le moulin de Neu-Damm où le Roi passa la nuit. Durant l'étape, il y eut quelques coups de fusil échangés entre les éclaireurs prussiens et les Cosaques; ces derniers, en se retirant, mirent le feu aux ponts qui desservaient les villages de Darmietzel, Quartschen et Kutsdorf, les plus voisins des quartiers russes ; le pont du moulin resta intact et deux régiments de dragons de l’armée royale, avec quelques canons, l’utilisèrent pour s'établir sur la rive sud.
Cherchons à nous rendre compte du terrain où allait s'engager une des luttes les plus meurtrières de la guerre. Le village de Zorndorf, qui donna son nom à la bataille, est situé à peu près au centre d'un quadrilatère borné au nord par le Mietzel, au sud par la Wartha, tous deux af-
(1) Saint-André à Kaunitz. Friedeberg, 28 août 1758. Archives de Vienne.
fluents de l'Oder, à l’ouest par ce fleuve et à l’est par la forêt de Massin. Autour de Zorndorf et de Wilkersdorf, bourgades éloignées l’une de l’autre de 3 kilomètres, et jusqu'à Quartschen, s'étend un plateau sablonneux, émaillé de petils étangs, bosselé çà et là de renflements presque inappréciables. Couverte aujourd'hui, jusqu'à la lisière des bois, de cultures de céréales, la plaine devait offrir, à l'époque de la bataille, de grands espaces en friche ou livrés à la vaine pâture. Le spectaterr qui gravit l’une des buttes en avant de Zorndorf et qui regarde du côté du nord, voit se dérouler le théâtre de l’action; à gauche, les bois de Drewitz, qui le séparent de l'Oder en gagnant vers le Mietzel dont le cours encaissé se dérobe à la vue; devant lui, le terrain se relève en pente insensible, coupé par trois ravins à peu près parallèles, à fonds marécageux, que l’on devine sans pouvoir en suivre les contours, et qui servent à déverser au Mielzel les eaux de la contrée. Ce sont, en allant de gauche à droite, le Zubergrund, le Galgengrund, le Hofebruck. Entre les deux premiers, une croupe dont le point culminant, couronné par un monument commémoratif, porte l'appellation prétentieuse de Fuchsberg; entre le Galgengrund et le Doppelgrund ou Langegrund, qui n'est qu’un bras du Hofebruck, le Galgenberg, seconde hauteur plus longue et moins accusée que le Fuchsberg; sur le fond du tableau, s'estompe la feuillée sombre de Darmietzel; au delà et plus à droite, la forèt de Massin, sur l'orée de laquelle se détachent la tour blanche de l’église et les chaumitres à toit rouge de Zicher, Derrière le spectateur, un peu en contre-bas, Zorndorf, dont les vergers cachent les deux étangs autour desquels se groupent les maisons du village. Des alentours, émergent les moulins à vent, caractéristiques de toute l'Allemagne du Nord, et les clochers poïntus de Wilkersdorf, de Batzlow, de Gross-Cainmin; au demeurant, un pays essentiellement plat, sans accident bien marqué.
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