MARCHE DÉROBÉE DE DAUN SUR GOERLITZ
conforme fut expédié au quartier général. En attendant la coopération avec les Russes, qui parait avoir été reléguée au second plan, sans doute à cause de la pointe de Fermor sur Slargard, Daun devait empècber le roi de Prusse de secourir la place de Neiss dont le siège serait fait par Harsch. L'entrée en scène des troupes dont ce général avait le commandement était un événement inattendu : « Je vous avoue, écrit Choiseul (1), que l'apparition de cette nouvelle armée m'a bien étonné; elle est composée des bataillons de garnison, des Bavarois et des Toscans; elle prouve que cette puissance a des mines d'hommes inépuisables. »
Après s'être renforcé de 5 bataillons et d’un régiment de cuirassiers tirés de l’armée de Deux-Ponts, Daun commença, le 5 octobre au soir, son mouvement vers la Lusace, laissant l’armée des Cercles en face du prince Henri et fort préoccupée (2) de son isolement. L'entreprise pouvait être épineuse à cause de la proximité des Prussiens dont il fallait longer les cantonnements; elle s’exécuta cependant avec plein succès et fit le plus grand honneur à Lascy, maréchal des logis général de l’armée impériale, qui en dressa l'itinéraire. Frédéric ne s’aperçut que tardivement du départ de son adversaire, et ne put que tâter son arrièregarde par ses hussards et deux bataillons francs; mais Laudon les repoussa avec perte, leur fit des prisonniers et s'empara de deux canons. Le 7 octobre, l'armée autrichienne s’instal'a à Kittlitz, près de Lobau, où elle donna la main à la division du prince de Durlach posté à Reichenbach sur la route de Gürlitz. « On eut avis ce même jrar, écrit Marainville (3), que le roi de Prusse se portait
(1) Choiseul à Belleisle, 2 octobre 17ë8. Archives de la Guerre. Allemagne,
vol. 3484.
(2) Boisgelin au Ministre. Struppen, 6 octobre 1/58. Archives de la Guerre.
Allemogne, vol. 3481.
(3) Relation de la bataille de Hocbkirch par Marainville. Archives de la
Guerre, vol. 3484.
vers Bautzen. Il vint le 8 camper en avant de cette ville et y séjourna le 9. M. le maréchal de Daun avait fait le projet d'attaquer le lendemain le corps prussien qui était à Weissenberg:; ses dispositions étaient faites et les troupes furent au moment de marcher pendant la nuit lorsqu'il leur arriva contre-ordre parce que M. le maréchal âvait appris que l’armée du roi de Prusse était en mouvement pour s'approcher de lui. Le 16 de grand matin les postes avancés de l’armée impériale qui étaient sur la hauteur de Hochkirch, furent obligés de se retirer parce que la tête de l'armée prussienne vint l'occuper. »
Le pays dans iequel venaient de s'engager les forces rivales est dominé par la chaîne de Hochkirch (1), qu'il ne faut pas confondre avec la colline sur laquelle #st bâti le village de ce nom; cette chaine, orientée de l’ouest à l'est, se prolonge sur une longueur d’une dizaine de kilomètres et atteint son point culminant au Czorneboh qui dépasse les environs d'une élévation de 200 à 300 mètres. Du haut de la tour qui couronne cette éminence, le spectateur voit se dérouler devant lui un plateau ondulé dont la déclivité, brisée par de fréquents accidents de terrain, s'abaisse en gagnant vers le nord et va mourir, de ce côté et à l’ouest, dans les fonds du Lobau-Wasser, petit affluent de la Sprée. Du massif boisé au centre duquel est placé l'observatoire, se détachent plusieurs contreforts dont les dernières pentes se confondent avec la vallée à miveau élevé qui le sépare du plateau dont nous venons de parle. L'un de ces éperons, plus allongé que les autres, entre les hameaux de Wuischke et Sornssig, fait saillie dons la direction des hauteurs de Hochkirch dont on aperçoit l’église en face et un peu à droite. Le promontoire ainsi formé est couvert de bois taillis qui se continuent à travers la dépression et gravissent le versant opposé.
(1) Pour éviter les confusions, nous parlerons de cette chaîne sous le nom de Czorneboh, son point le plus élevé, Voir la carte à la fin du volume.
En descendant du Czorneboh et à mesure que l’on trouve des altitudes moindres, la contrée, qui du sommet de la montagne paraissait presque plate, découvre les vallées qui la traversent du sud au nord. Ce sont les ravins étroits et en général encaissés de Drehsa, Niethen et Tschorna, qui prennent leur naissance dans les plis du massif et par lesquels coulent au Lobau-Wasser les eaux de la région. Ces tranchées servent de fossé naturel à la surface mameionnée du plateau.
Dans tout le canton situé au nord de la grarde chaine du Czorneboh, le cloch?r de Hochkirch est un véritable point de repère. Bâti sur le dos d’âne d’une hauteur relative, il se détache sur l'horizon et domine suffisamment pour être vu de tous les alentours. Il est cependant, ne l'oublions pas, à un niveau inférieur à celui du contrefort entre Wuischke et Sornssig. L'église et le cimetière qui l'entoure ne sont pas, du reste, sur le point le plus élevé mais à quelques mètres en contre-bas de la première crête qui fait vis-à-vis à la grande chaine du Czorneboh. De Hochkirch, on descend pour gagner les villages voisins de Pommritz, de Rodewitz, de Laucke et de Steindorfel. Constatons enfin que la région comprise entre les trois fonds de Drehsa, Niethen et Tschorna n’est rien moins qu'une plaine unie; coupée par de nombreuses dépressions, elle offre à l'œil de non moins nombreux renflements. Vers l’est et dans la direction de Lobau, les côtes sont supérieures de #9 ou 50 mètres à celle du village de Huchkirch. Dans cette direction, le col que franchit la route de Bautzrn à Lobau entre Peschen et Eiserode, enfin, au delà et au nord du col, le mamelon isolé du Wobhla ou Spittel-Berg et celui du Stromberg un peu au sud de la ville de Weissenberg, sont autant de traits saillants dans le paysage.
En arrivant avec son avant-garde, le 10 octobre, à Hochkirch, le roi de Prusse put distinguer tout à coup, grâce à
la levée du brouillard d'automne qui, pendant la matinée, avait jeté un voile sur les environs, l'armée autrichienne sous les armes sur les hauteurs en avant de son camp de Kittlitz; malgré le voisinage de l'ennemi dont les grand’gardes étaient à portée de canon, il résolut de prendre, entre la montagne du Czorneboh au sud et le ruisseau de Lobau au nord, une position qui lui ouvrit la route de Gürlitz et de Zittau. La droite des Prussiens occupa Hochkirch, 6 bataillons dans le bourg ou aux alentours, 3 bataillons en retour faisant face au Czorneboh, 10 escadrons de hussards sur la route d'Hochkirch à Steindorfel, 18 escadrons à gauche du premier dans la direction de Roderitz. Le centre, fort de 11 bataillons, placé entre Pommritz et Rodewitz sur le prolongement du plateau, était couvert par le fond marécageux de Niethen que l'ennemi ne pourrait franchir qu'à certains endroits faciles à défendre. Derrière la droite et le centre, était rangée, en seconde ligne, une réserve de # bataillons et 10 escadrons. Devant le front de bataille, des avant-postes étaient établis dans les hameaux de Kuppritz et de Niethen. L’aile gauche du Roi, adossée au vallon de Niethen, garnissait les villages de Klein-Tschorna et de Lanske avec 9 bataillons; derrière cette infanterie, 25 escadrons dans la pleine entre les ravins de Nicthen et de Tschorna. Enfin, au nord de la grande route de Gürlitz, à cheval sur le ruisseau de Lobau, le corps de Retzow, fort de 1# bataillons et 35 escadrons, était campé depuis Kriesche jusqu'à Wutschke avec le centre à Weissenberg ; 5 escadrons détachés de ce corps gardaient les communications entre l’armée royale et celle de son lieutenant.
Tout compte fait, la position prussienne, forte sur la gauche, bien protégée contre une attaque du côté de Lobau, présentait plusieurs points faibles; elle prêtait le flanc à une entreprise des Autrichiens dont la supériorité numérique constituait une menace permanente; la droite,