PLAINTES DES SAUVAGES CONTRE MONTCALM
l'eût suivi, avaient montré à Carillon plus que leur indiscipline ordinaire; force fut au général d'intervenir et de sévir en leur refusant la ration habituelle d’eau-de-vie. La plupart se soumirertt et prirent part aux courses contre les Anglais, quelques chefs crurent bon de porter leurs griefs à Montréal. Ils racontèrent à Vaudreuil (1), avec exagération, la scène qui s'était passée entre eux et le général français. Ce dernier les aurait accueillis par cette apostrophe : « Vous venez dans un temps où je n'ai plus
besoin de vous; n’êtes-vous venus que pour voir des corps
morts? Allez derrière le fort, vous en trouverez. Je n'ai
pas besoin de vous pour tuer des Anglais. » Lors d’une
seconde entrevue, en réponse à leurs offres de service,
Montcalm aurait frappé sur la table en disant : « F...….. vous
n'irez pas; allez-vous-en au diable si vous n'êtes pas con-
tents. » Les plaignants avaient ajouté : « Mon père, nous
n’eùmes pas besoin d’interprète pour entendre ces paro-
les. Sur-le-champ, nous lui dimes que nous étions surpris de sa colère sans lui en avoir donné le sujet. Le conseil ne
fut pas long, nous nous retirâmes chacun chez nous. »
Vaudreuil avait pris au sérieux les dires des sauvages,
avait cherché à excuser Montcalm auprès d'eux, et, au lieu de taire l'incident, avait envoyé à Carillon le procès-verbal de la conférence avec des observations prudhommesques sur la nécessité de ménager les auxiliaires indigènes. On peut imaginer l'effet que produisit la contmunication sur l'esprit prévenu du général.
Cet épisode n'était qu'un exemple, d'ailleurs typique, de la rivalité entre les deux fractions dont se composaient les forces militaires du Canada. D'un côté, les troupes de la milice coloniale et Les Indiens, soutenus par le gouverneur, prônés par lui à toute occasion, objet de ses préférences et de ses faveurs; de l’autre, les bataillons venus
(1) Paroles des Iroquois. Procès-verbal de la conférence. Archives des Co- Lonies, 30 juillet 1758.
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de France, relevant d'un autre département, plus solides, plus disciplinés, plus en contact avec leur général auquel ils étaient attachés par les liens du service et de l'esprit de corps. Jusqu'alors dans les campagnes antérieures, la contribution au succès avait été égale ; peut-être même le rôle prépondérant était-il dévolu aux officiers et aux soldats de la colonie, tant réguliers qu'auxiliaires, plus expérimentés, ou plus aptes à la guerre de surprises et de découvertes que leurs camarades des régiments de ligne. Contrairement à ce qui s'était passé les années précédentes, à la bataille de Carillon c'étaient ceux-ci qui avaient donné presque seuls, c'était eux que décorait l'auréole de la victoire. De là une exaltation très uaturelle chez Montcalm et ses soldats, et un mécontentement très explicable, sinon peu justifié, du côté des coloniaux qui avaient eu peu de part au combat ou étaient arrivés après l'affaire. Les deux chefs, au lieu de chercher à apaiser les discordes locales et de tout sacrifier à l’intérét national, eurent le tort d’épouser la cause de leurs clients respectifs et de prendre position dans le débat.
Dans cette voie fàcheuse, Vaudreuil, malgré la réserve qu'ansait dû lui imposer la dignité suprême dont il était investi, alla beaucoup plus loin que son subordonné. Presque le même jour que ce dernier, il en appela aussi au ministre de la Marine; le % août, il expédia en France toute une liasse de lettres, de copies et de documents. Selon sa coutume, il applique au rapport de Montcalm sur la bataille de Carillon le système de dénigrement et d’insinuation que lui suggèrent l'étroitesse de son esprit et la mesquinerie jalouse de son caractère. Il s'évertue à diminuer le mérite du général, à attribuer aux instructions préparées à Montréal teile opération, telle manœuvre heureuse. S'agit-il au contraire d’un mouvement en arrière, d'un défaut de poursuite, il a soin de rappeler qu'ils sont en contradiction avec les ordres recus. Si, dans sa relation