CARACTÈRE DU CHEVALIER DE LÉVIS
de se faire, et je les excuse réciproquement lorsque je leur écris. Une brouillerie d'éclat serait aussi dangereuse dans la colonie que l'entrée d’une armée anglaise. Il n’y a déjà que trop de jalousie répandue dans les différents corps. M. le marquis de Montcalm et M. le marquis de Vaudreuil out tous les deux des parties nécessaires pour la conservation et la défense du Canada. Le premier s’est fait connaître pour un bon général et homme d’un grand détail, vif et actif, zélé pour le service. Le second fait ce qu'il veut des Nations sauvages et des Canadiens, et il connaît parfaitement le genre de guerre de ce pays-ci; il sait aussi tirer parti de la terreur que les Anglais ont des sauvages. Comme je leur suis attaché également, je vivrais au mieux avec eux, mais je doute qu'ils en fassent de même. Leur humeur est trop opposée l’une à l’autre et il y a longtemps qu'ils m'ont paru ne vivre ensemble que politiquement. » Tout pourrait s'arranger, assure Bigot, par la promotion de Montcalm au grade de lieutenant-général, trop important pour son commandement, et par la nomination de Lévis pour le remplacer.
Qu'en général les préférences se soient déclarées pour le chevalier, cela se comprend facilement. Moins brillant, moins instruit que son chef, mais plus maître de lui, Lévis possédait des qualités solides de cœur et d'esprit; l’affabilité de ses rapports, le liant de ses manières, sa belle humeur, l’activité infatigable que lui permettait une santé de fer, le don d'entrainer les hommes, une grande dose de philosophie, lui avaient acquis des sympathies nombreuses dans le militaire français et colonial et dans la société canadienne. Tandis que Montcalm se tenait à l'écart de réunions mondaines qui ne lui inspiraient que de l’ennui et le regret d’être si loin des siens, Lévis se mêlait à toutes les distractions, à toutes les parties de plaisir; très empressé auprès du sexe, il ne demandait qu'à flirter avec les belles Canadiennes. Quant à un sen-
timent d'envie du général à son égard, on n’en trouve aucune trace dans la correspondance qui rend toujours justice à un camarade aimé et apprécié. Montcalm, susceptible peut-être à l'excès, ne manquait ni de générosité ni de bienveillance, aussi ses jugements sur ses compagnons d'armes sont-ils toujours empreints d'équité et même d’indulgence.
Pendant que le navire porteur des dépêches voguait pour la France, la situation du Canada empirait de jour en jour. La victoire de Carillon n'avait été qu'un répit; bieutôt les régiments anglais, libérés par la prise de Louisbourg, viendraient renforcer l'armée d'Abercromby et lui permettre de renouveler une attaque qui, dirigée cette fois avec plus d'intelligence, aurait chance de réussir. La destruction des magasins de Frontenac allait entrainer la perte des postes de l'Ohio où il serait difficile de se maintenir faute de vivres et de munitions. Enfin, du côté de Québec, rien n'était préparé pour résister à l'expédition que, d’après la rumeur publique, le vainqueur de Louisbourg organisait contre la capitale.
Quelques jours avant d'être mandé à Montréal par le gouverneur, Montcalm adressa au ministre (1), par l’entremise de son ami Doreil, commissaire des guerres à Québec, un court exposé : « La situation de la colonie est des plus critiques, si la paix ne vient au secours. Les Anglais réunissent avec les troupes de leurs colonies mieux de cinquante mille hommes; nonobstant l’entr-prise de Louisbourg ils en ont eu 30.000 qui ont agi cette campagne vis-à-vis le Canada; qu'opposer à cela? 8 bataillons qui font 3.200 hommes; le reste, troupes de la colonie, dont 1.200 seulement en campagne, le surplus à Québec, Montréal, la Belle-Rivière....…... Pourrait-on ti-
(1) Montcalm à Belleisle. Lettre chiffrée par Doreil, 28 juillet 1758, Archives de la Guerre, 3498.
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