DÉSORDRES ET DILAPIDATIONS
Parfois, c'étaient des fonctionnaires des services auxiliaives qui faussaient leurs écritures et inscrivaient sur leurs livres des stocks imaginaires. De ce genre de fraude, la correspondance de Clermont fournit un exemple typique : « Le 5 mars, écrit-il (1), le lendemain de mon arrivée à Hameln, on me rendit compte qu'après la distribution faite aux troupes il se trouvait un vide de plus de 16.000 rations (de fourrages); j'ordonnai qu'on arrètât le garde-magasin nommé de Baine; je fis mettre le scellé chez lui, j'envoyai se saisir de ses registres de recctte et de dépense. Présumant que le sieur de Baine avait vendu le fourrage qui se trouvait de moins, je le fis interroger, et il résulta de son interrogatoire qu'il avait porté sur son état 29.460 rations au lieu de 9.465 effectives qu'il avait reçues. Ce fait avéré et constaté, je le condamnai à être mis au carcan tous les jeudis et dimanches jusqu'à nouvel ordre, avec l’écriteau :
« Voleur qui a fait manquer l'armée. »
Le soir du premier jour de l'exécution de cette sentence, Baine demanda à être entendu en déposition; dans cette nouvelle instruction, il accusa le sieur Millin de Grandmaison, son régisseur, de l'avoir induit à fournir l'état faux sur la vue duquel il avait été puni, et ajouta que ce n'était pas la première fois que son chef avait engagé ses gardes-magasins à forcer leur recette. Clermont donna ordre d’arrêter Millin, mais ce dernier, averti en temps utiie, .éussit à s'échapper.
Et cependant, à défaut de l'éternel abus des équipages et des friponneries des employés, les difficultés seules du transport eussent entrainé de lourds sacrifices. A la veille de son départ d'Hameln, Clermont décrivait à la cour
(1) Clermont à Belleisle, Hameln, 16 mars 1758. Archives de la Guerre, vol. 3473.
GUERRE DE SEPT ANS. — T. Il. 4
ses embarras (1) : « La disette de chevaux dont il est mort la plus grande partie dans les boues, depuis Hanovre jusqu'en decà du Weser, les paysans désertés et abandonnant leurs chevaux mourant de faim, la quantité de convois qui ont été nécessaires pour soutenir ma position sur le Weser, les chevaux d'artillerie écrasés et en très petit nombre, ont fait que je n’ai pu retirer mon canon que très lentement. La prompte reddition de Minden qui me force à partir quelques jours plus tôt que je ne comptais ne me laisse pas non plus la liberté d'emmener tous les effets d'artillerie. J'ai déblayé autant que j'ai pu les bouches à feu, les caissons de cartouches et les effets les plus précieux et les plus nécessaires, mais malgré cela il restera encore bien des choses que je “ais détruire. »
Vers la fin de la campagne, la marche prit les allures d’une véritable débàcle. Cressener, l'agent anglais accrédité auprès de l'Électeur de Cologne, qui avait organisé un service d'espionnage au profit de son gouvernement, répète (2) avec complaisance les propos des officiers francais rentrant de Westphalie : « La détresse et la misère de leur armée dépasse toute expression; les routes sont couvertes de canons, de chariots embourbés, de voitures renversées, de fourrages jetés, de sacs, de fusils, de sabres, de bois de tentes; on ne voit que des malades, des soldats qui ont perdu leur régiment. Voilà les rapports qu'ils font au commandant de la place et au commissaire de guerre, et que me confirment des commercants arrivés tout récemment de Munster... Cette retraite ressemble à la fuite après la bataille de Rossbach, »
Nous trouvons la même impression chez les officiers que la reprise des hostilités avait ramenés au théatre de
(1) Clermont à Belleisle, Hameln, 14 mars 1758. Archives de la Guerre, vol. 3473.
(2) Cressener à Holdernesse. Cologne, 27 mars 1758. Cressener”’s correspondance. Record Office.
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