ÉTAT DE L'OPINION EN ANGLETERRE
même la moitié de ces objets si le Cap Breton n’est pas en statu quo? » Le roi George était beaucoup plus exigeant : « S. M. dit qu'il faut conserver le Cap Breton, prendre le Canada, expulser les Français d'Amérique, entretenir en Allemagne deux armées en tout de 80.000 hommes, et qu'alors nous serons une grande nation... » Deux mois plus tard, malgré les défaites de Saint-Cast (1) et de Carillon, le monarque se montrait encore intransigeant. «I faut, avait-il dit à Pitt (2), que nous gardions le Cap Breton, le Canada, que nous prenions la Martinique que nous échangerons contre Minorque. » Mais comme ni le Canada ni la Martinique n'étaient aux mains des Anglais, il ne fallait pas attacher grande importance à des propos qui n'étaient que des boutades de vieillard.
Par contre, Newcastle et ses amis s’inquiétaient à bon droit des charges toujours montantes du budget et des embarras du trésor. La banque d'Angleterre venait d’avancer, il est vrai, près de 2 millions de livres sterling sur le produit de l'impôt foncier et de la taxe sur le houblon, mais c'était peu de chose pour une dépense annuelle (3) de 12 millions dont plus de 3 étaient consacrés à la guerre d'Allemagne. En résumé, en Angleterre l'opinion était divisée; un parti influent, Pitt en tête, désirait profiter de la supériorité de plus en plus accusée de la marine britannique pour ravir à la France ses possessions d'Amérique, tandis que le Roi, assez indifférent à l'expansion coloniale, recherchait avant tout l'agrandissement de son domaine électoral. Dans la masse des contribuables, au contraire, la guerre continentale n'était rien moins que populaire; la résistance de Pitt à l’envoi puis à l'augmentation du contingent anglais employé en Allemagne en est la preuve, car l’homme d’État, en
(1) Voir Volume III.
(2) Newcastle à Hardwicke, 19 octobre 1758. Newcastle Papers, 32883. (3) Newcastle à Yorke, 1 décembre 1758. Newcastle Papers, 32886.
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sa qualité de leader parlementaire. était aux écoutes de l'opinion publique. En réalité, et en dépit des manifestations en l'honneur de Frédéric, considéré comme le champion du protestantisme, une grande partie de la nation ne voyait pas d’un bon œil l'argent national se dépenser sur les champs de bataille de l'Empire. Étant donné l’état des esprits, une proposition de paix générale eût eu des chances de réussite, alors même qu'on n'eût pas été mûr pour un arrangement particulier avec la France.
Chez le roi de Prusse, les dispositions favorables étaient plus accentuées; à plusieurs reprises, Frédéric n'avait pas dissimulé son désir de terminer une guerre dont il supportait le principal fardeau et dont la prolongation entrainerait la ruine de ses états. La campagne de 1758 le laissait maitre de la Saxe et de la Silésie; il avait pu arrêter les Russes et obliger les Autrichiens à réintégrer leur territoire; mais au prix de quels sacrifices avait-il obtenu ces résultats? où lèverait-il les recrues pour remplir les cadres des régiments décimés en Moravie, à Zorndorf et à Hochkirch? Sous le coup de pensées que venait d'assombrir la mort récente de sa sœur bien-aimée, il tient un langage qui fait contraste avec celui du commencement de l’année. À Knyphausen qui lui transmet (1) la réponse de la cour de Saint- James aux ouvertures danoises, il écrit (2) qu’il faut se servir de la bonne volonté de la France et entamer des négociations « pour le rétablissement d’une paix juste et raisonnable ». Son envoyé exposera aux ministres anglais « que les circonstances où je me trouvais paraissaient l'exiger d’une manière particulière, que je luttais de-
(1) Knyphausen à Frédéric, 17 novembre 1758. Correspondance Politique, vol. XVII, p. 407.
(2) Frédéric à Knyphausen. Dresde, 2 décembre 1758. Correspondance Politique, vol. XVII, p. 407.
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