CLERMONT AUX PRISES AVEC SON INTENDANT
fit éclater l'orage. Le général en chef qui, à en juger par les dates de sa correspondance, ne parait pas avoir quitté pendant les mois d'avril et de mai son quartier général de Wesel, s'avisa de visiter l'hôpital de cette ville; il y goûta le bouillon, reconnut qu’il ne contenait guère que de l'eau et du sel, fit mettre le contrôleur en prison, et aussitôt rentré chez lui, appela l'intendant et lui infligea une verte semonce à laquelle ce dernier répondit en priant d'être relevé de ses fonctions. Dans l'espèce, Gayot, qui avoua n'avoir pas inspecté les hôpitaux depuis son arrivée à Wesel, n'était qu'indirectement responsable d'une administration qui relevait d'une compagnie indépendante; aussi Clermont, en relatant ce qui s'était passé, s'appuie-til plutôt sur l'ensemble de la conduite de son subordonné que sur un fait isolé. « L'interdant de cette armée, écrit-il à M" de Pompadour (1), demande sa retraite, et il fait très bien pour le service du Roi et pour lui. C’est un très honnète homme, mais flegmatique, lent, ne finissant rien, sans ressourres ni activité pour en chercher. Il accepte ce qui se présente, et souvent ce qui se présente n’est pas le mieux pour les finances du Roi. »
Cette démission était d'autant plus mal venue qu'elle contrecarrait les projets de la coterie gouvernementale. Par suite de l'imperfection des rouages financiers de l’époque, le roulement de la trésorerie se trouvait concentré entre les mains du banquier Paris Montmartel, à l’entremise duquel il fallait s'adresser pour les paiements à faire à l'extérieur, Sans lui, pas de crédits, pas de fonds, pour
‘les achats de grains et de fourrages indispensables aux
besoins des troupes. Envoyer auprès de Clermont son frère le fameux Paris Duverney, ne serait-ce pas mettre à la disposition du général une expérience et des talents que
(1) Clermont à Mme de Pompadour. Wesel, 1° mai. Papiers de Clermont, Voir pour les détails de l'incident, Camille Rousset, Comte de Gisors.
GUERRE DE SEPT ANS. —— T, Il. ]
personne ne contestait, et procurer à l'armée du Rhin l'argent que l’affection et l'intimité fraternelles sauraient faire sortir de la caisse de Montmartel? Dans un courrier qui se croisa avec l’avis de la retraite de Gayot, M"° de Pompadour et Bernis confient à Clermont l'idée de la mission de Duverney. « Le grand point à présent, écrit l’abhé (1), est que la finance fournisse ce qui est nécessaire pour l'approvisionnement et les réparations de l’armée... Il y a longtemps que J'ai pensé que, si Duverney avait assez de force pour se charger sous vos ordres de cette partie, ce serait un grand coup... Je suis presque en état d’assurer V. A. que si Elle veut bien montrer directement à Duverney qu'Elle désire de l'avoir avec Elle, il volera à vos ordres. »
Comment concilier le voyage du munitionnaire avec la disgrâce de l'intendant, son protégé? Belleisle prend sur lui de chapitrer Clermont (2) : « Vous connaissez, Monseigneur,.… jusqu'où le Roi pousse lui-même la condescendance et la confiance dans Duverney et son frère; le besoin qu'on en a, et qu'on a laissé pousser trop loin, met pour ainsi dire le Roi et par conséquent son ministère dans l'impossibilité de pouvoir en user autrement... M. Gayot est la créature et l’ami intime des deux frères; Duverney n’a été occupé dès le commencement de la guerre qu'à faire M. Gayot intendant de l’armée, et je doute qu'on puisse parvenir à faire entendre raison là-dessus. L'abbé de Bernis a été exprès hier à Paris... Il me parait persuadé de la difficulté presque insurmontable de pouvoir obtenir que Duverney abandonne jamais M. Gayot. » Dans une lettre à Mortaigne, commencée par le maréchal et terminée par lui-même, Gisors insiste (3) sur l'avantage d’une entente avec les deux frères Paris : « Montmartel ne donne
(1) Bernis à Clermont, 1‘" mai 1758. Papiers de Clermont.
(2) Belleisle à Clermont, 7 mai 1758. Papiers de Clermont, vol. XXXVIL. (3) Belleisle à Mortaigne, 7 mai 1758, Papiers de Clermont,
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