CHAPITRE IV
KUNERSDORF
PLAN DE CAMPAGNE COMBINÉ PAR LES RUSSES ET LES AUTRI- CHIENS. — COMMENCEMENT TARDIF DES HOSTILITÉS. — FER- MOR REMPLACÉ PAR SOLTIKOFF, — BATAILLE DE PALTZIG. — JONCTION DE LAUDON AVEC LES RUSSES. — BATAILLE DE KU- NERSDORF. — DÉTRESSE DE FRÉDÉRIC., — INACTIVITÉ ET DÉFAUT D'ENTENTE DES GÉNÉRAUX ALLIÉS. — SÉPARATION DES DEUX ARMÉES. — DAUN EN LUSACE ET EN SAXE. — RUSSES EN SILÉSIE. — REPRISE DES QUARTIERS D'HIVER SUR LA VISTULE.
Pour suivre jusqu'au bout les opérations des armées francaises en Allemagne, nous avons négligé momentanément les incidents beaucoup plus graves de la lutte que soutenait le Roi de Prusse contre les Autrichiens et les Russes. Le défaut de simultanéité qui en résulte dans le récit a d'autant moins d'importance que l'action du second groupe de belligérants se développa sur des théâtres distincts très éloignés de ceux que nous venons de visiter, et n'eut qu'une répercussion purement morale sur la campagne de Ferdinand contre les généraux de Louis XV.
Frédéric avait passé à Breslau la plus grande partie de l'hiver 1758-1759. Tout en appliquant son énergie et son esprit de méthode à la ‘éorganisation de son armée, selon l'habitude, il consacra ses loisirs à la politique extérieure. Il est impossible de feuilleter la volumineuse cor-
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respondance échangée avec les ministres et les représentants prussiens à l'étranger, sans découvrir à chaque instant la trame des combinaisons aussi subtiles que mystérieuses qu'il essaie d'ourdir auprès des cours de l'Europe, dans le but d'embarrasser ou de diviser ses adversaires. Qu'il s'agisse de susciter un nouvel ennemi à l'Autriche ou de nouer des négociations pacifiques destinées plus à compromettre celui qui s'y prêtera, qu'à terminer la guerre, nous le voyons déployer la même activité, la même fertilité de conception. Mais ces qualités par leur exagération nuisent souvent au succès; la mobilité de son esprit, la confiance dans son étoile, lui font constamment déserter l'objectif de la veille, pour en viser un autre qui parait plus avantageux. Jamais ministre des Affaires Étrangères ne fut plus difficile à suivre ou à deviner, qu'il ne se révèle dans ses instructions à ses agents diplomatiques, Tout à l'idée du moment, il se soucie peu d'être conséquent, ce qui ne l'empêche pas de se montrer peu indulgent pour le malheureux dont la compréhension n’est pas assez souple pour saisir au vol la nouvelle pensée. Il se plait d’ailleurs dans les voies détournées, et ne dédaigne pas la corruption pour arriver à ses fins.
C’est ainsi que pendant le mois de janvier 1759, Frédéric s’ingénie à fomenter des troubles en Suède contre le parti au pouvoir, à pousser la Porte ottomane contre l’Impératrice Reine, à escompter les conflits en Espagne et en Italie que pourrait occasionner la mort du roi d'Espagne, à intriguer à Varsovie, et à découvrir les moyens de détacher la Russie de l'alliance. Le résident anglais en Pologne, Lord Stormont, dont on se rappelle la démarche en 1756, lors de l’entrée des Prussiens en Saxe, avait réussi à intéresser la cour de Saint-James au sort du roi Auguste et de sa famille, et s'était évertué à élaborer un traité de paix entre la Saxe et son puissant voisin. Un arrangement de cette nature n'aurait guère convenu à Frédéric qui tirait
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de l'Électorat un revenu annuel de 6 millions de couronnes et de nombreuses recrues pour ses régiments; aussi reçutil froidement la communication que Mitchell (1) lui fit de la correspondance échangée entre Londres et Varsovie. Il avait déjà désavoué une négociation engagée par Wolkersdorf, grand veneur du roi électeur, avec le général Schmettau et n'admettait de convention avec la cour de Saxe, qu'autant que la Russie y participerait. Une intervention du roi George en faveur du prince électoral et de la princesse n'eut pes mcilleure fortune ; à la plaidoirie, d’ailleurs peu convaincue de Mitchell (2), demandant pour eux la faculté de se retirer soit à Varsovie soit à Munich, Frédéric répondit que son interlocuteur savait mieux que personne l'importance pour les Prussiens de se maintenir à Dresde, et « qu'accorder à la famille royale et électorale la permission de partir serait faire table rase des fortifications de la ville. »
C'était surtout du côté de la Russie que le Roi eût voulu obtenir des résultats. Serait-il possible de battre en brèche l'influence autrichienne, de déterminer une révolution de palais qui donnerait l'ascendant à la jeune cour et entrainerait le désistement de la puissance, devenue, grâce au courage et à l'endurance de ses soldats, le plus formidable des ennemis de la Prusse? Pour travailler dans ce sens, il avait compté sur le crédit de Keith, successeur de Williams à l'ambassade anglaise. Malheureusement il était nul-de l’aveu même de l'envoyé : « Je suisici depuis presqu'un an, écrivait (3, le diplomate, sans grande satisfaction personnelle et ce qui est pire, sans être d'une utilité quelconque pour le service de S. M., et à en juger d'après les appa-
(1) Mitchell à Stormont. Breslau, 19 janv. 17:9. Mitchell Papers. Musée britannique.
(2) Mitchell à Holdernesse très secret, Breslau, 21 janv. 1759. Mitchell Papers.
(3) Keith à Newcastle, 1° janv. 1759. Newcastle Papers, vol. 32887.
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