MORTAIGNE QUITTE L'ARMÉE
charger. Vous êtes l’ancien et le premier homme de l’armée; vous voilà où je voulais; je suis assuré que vous répondrez à mon attente. C'est aujourd’hui, que j'ai tout perdu, que la chose à laquelle je puis être le plus sensible sera d'apprendre par votre réponse, que je ne me suis pas trompé. »
Quelque touchantes que fussent l'affection et l'estime de Belleisle, il faut avouer que celui qui en était l’objet ne parait guère en avoir été digne. Brave, excellent officier de cavalerie, Mortaigne était vaniteux et personnel à l'excès. Cle:mont, qui l'avait beaucoup pratiqué, le dépeint (1) comme un « homme entier, qui n'écoute personne et que l'on révolte même quand on dit son avis, et qui n’abonde que dans son sens ». Ses efforts pour rétablir la discipline dans la troupe, pour faire revivre la subordination dans les états-majors avaient été mal interprétés; ses procédés hautains et son dédain affiché pour ses collègues lui avaient valu les inimitiés de tous. Indulgent pour Clermont d'une nature beaucoup plus serviable, le public du camp rejeta sur celui qui se proclamait son mentor le blâme des surprises et des échecs de la campagne. Mortaigne ne fut pas long à se rendre compte de la fausse situation dans laquelle il se trouverait vis-à-vis du nouveau général en chef; il obtint de rester à Cologne, puis de se retirer à Andernach (2) où il reçut l'autorisation de reprendre son ancien commandement à Metz.
Pour comble de malheur, Contades était presque aussi mal vu que Mortaigne. « Le soldat et l'officier, écrit Kettler à sa cour (3), étaient contre MM. de Contades et Mortaigne
(1) Mémoire de Clermont au Roi, 22 juillet 1758. Papiers de Cler-
(2) Contades à Belleisle. Mungersdoff, 11 juillet 1758. Archives de la Guerre, vol. 3478.
(3) Kettler à Kaunitz. Woringen, 26 juin 1758. Archives de Vienne
tout haut ». Les deux avaient recu les confidences de Clermont (1) et passaient pour avoir été initiés à tous les événements militaires. « On les rend responsables, écrit Guerchy (2), de nos malheurs passés, ne faisant pas réflexion que conseiller et agir par soi-même sont deux choses fort différentes; ils l'ont bien prouvé en la fatale journée du 23 où leurs conseils, quoique écoutés, n’ont pas été suivis à temps... A l'égard de M. de Contades je pourrai être suspect sur son compte étant fort de ses amis; mais cependant je ne m'aveugle pas ordinairement sur ce qui les regarde, aussi me garderai-je bien de le juger d'avance dans le poste qu'il va remplir. Tel brille au second rang qui s’éclipse au premier. Ainsi on ne peut pas encore prononcer sur ce qu'il sera comme général; il a le sens fort | droit, une bonne tête et très froide, la probité la plus exacte
et les sentiments du meilleur citoyen avec l'usage de ce s | métier qu’il a beaucoup pratiqué. Tout cela me donne
beaucoup d'espérance, mais sa besogne est bien mauvaise À actuellement, relativement à l'ennemi, etils’agit d'acquérir | (l sir . , .
W | | vis-à-vis de notre armée confiance et consistance; le pre-
mier dépend de lui, le second du Roi en lui donnant un
| grade dans ce moment-ci qui lui attire la considération | | nécessaire à un chef d'armée, pour en imposer et empêcher de croire qu'il n’est là que par interim et peut-être 1 pas jusqu’à la fin de la campagne, ce qui serait, il me | semble, fort contraire au bien du service, si cela s'établissait comme cela dans les têtes. »
Quant à Clermont, il ne ménage pas son successeur (3) : «M. de Contades est de mes amis; j’ai cru cependant avoir
(1) Au moment du départ de son prédécesseur, Contades signa une dé- || claration affirmant que, de même que Mortaigne, il avait toujours été de | l'avis de S. A. S. Archives de la Guerre, vol. 3478.
(2) Guerchy à Belleisle. Künigsdorf, 8 juillet 1758. Archives de la Guerre, vol. 3478.
li] (3) Mémoire de Clermont au Roi, 22 juillet 1758. Papiers de Clermont, vol. XXXVIIL.
CLERMONT RENTRE A PARIS. 133 s de sujet de m'en plaindre; il s’est lavé vis-à-vis de moi. s les L'armée lui refuse les talents et les vues pour commander. écrit Je crains qu'il ne les ait pas acquis encore. Son flegme et s r'é-
sa sécheresse révoltent contre lui; il est presque aussi haï 108$ À et regardé aussi incapable que M. de Mortaigne. »
Irnée Quand il traca ces lignes, Clermont avait quitté l'armée s été depuis quelques jours, et était de retour à Versailles où urrai il avait reçu un excellent accueil de son souverain. Moins mais 4 indulgent, le public de la cour et de la ville se vengea de e qui la blessure faite à l’amour-propre national en chansonnant vance sans merci le général dont la nullité avait été la prinrang 4 cipale cause de la défaite :
À er NY 4 s fort | Moitié plumet, moitié rabat, Aussi peu propre à l’un qu'à j’autre, exacte 1 Clermont se bat comme un apôtre dece B Et sert son Dieu comme il se bat.
donne :
uvaise : Est-ce un abbé? L'Église le renie.
quérir É Un Général? Mars l'a bien maltraité. e pre- 4 Suivons-le dans l'Académie : ” Il fut muet (1); est-ce par dignité?
ant un | Qu'est-il enfin? Son mérite est bien mince; ration On lui croyait la valeur d’un géant; empê- Mais par malheur ce n’est qu’un pauvre prince t-être Dont un auguste titre éclaire le néant (2). il me lis- Il faut avouer que Contades ne prenait pas le comtab mandement sous de brillants auspices : cabales à Paris, , mauvaises dispositions au quartier général, une armée en ee (3) : 4 retraite depuis six mois, des soldats à peine reposés des ÉAVOIE | pertes et des fatigues de l'hiver, manquant encore des uno dé: É effets les plus indispensables; en face de lui un élève du été de grand Frédéric, dont la réputation avait grandi avec les ae succès; à la cour, le Roi, le ministre, demandant, exigeant lermont,
(1) Lors de sa réception, Clermont n'avait pas prononcé de discours. (2) Chansonnier historique du XVII siècle, p.299.
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une victoire que la politique rendait chaque jour plus souhaitable, Un ensemble pareil n'était pas de nature à eucourager un homme qui jouait le principal rôle pour la première fois. Peut-être pensa-t-il qu'étant données les circonstances, on n'attendait pas de gros résultats et qu'on lui saurait gré du peu qu'il pourrait accomplir. Si tel fut son calcul, il ne se trompa guère.
Pour l'instant, Contades n'avait qu’à suivre les instructions de Belleisle et se procurer un débouché sur la rive droite du Rhin. Il s'y employa activement et annonça bientôt, comme entrée en matière, l'ouverture du pont, le prochain achèvement de la tête de pont à Deutz, et un retour offensif contre le prince Ferdinand. Le 13 juillet, toute l’armée qui, pendant son séjour devant Cologne, s'était renforcée de la garnison de Dusseldorf, se porta sur l'Erift, sur les bords duquel il s’en fallut de peu qu’il n’y eût rencontre. L’avant-garde française venait de couronner les hauteurs de Belberg et de Frowiller quand elle aperçut l'ennemi entre elle et la rivière.
D'après le rapport des officiers envoyés à la découverte, il aurait été possible de profiter de l'embarras des Hanovriens, surpris en pleine marche, pour les aborder avec chances favorables. Malgré l'avis de Chevert et quelques autres généraux, l'affaire fut remise au lendemain et on se contenta (1) d'échanger quelques coups de canon. « Le 15, au moment que M. de Contades se préparait à attaquer, il fut informé que l'ennemi lui avait échappé pendant la nuit et qu’il était déjà bien loin. Les détachements du régiment de Turpin qui étaient à la gauche allèrent à la pointe du jour le long de l’Erfft jusqu’à Grevenbroick où ils prirent une pièce de canon de 17 qui était embourbée, et firent prisonniers quelques soldats qui tâchaient de l'emmener. » Contades ordonna de suivre les Hanovriens, mais son avant-
(1) Relation d’un officier du corps de Turpin. Alderad, 18 juillet 1758. Correspondance de Cressener. Record Office.
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