LETTRES DE LA COUR A CLERMONT
tion; il n'y a par conséquent rien que je désire autant que sa conservation; celle de mon armée ne m'est point moins chère, non plus que la gloire de mes armes, et la vôtre en particulier par l'amitié que j'ai pour vous depuis notre plus tendre enfance... Si la gelée ne nous revient pas, comme je l'espère, Messieurs les Hanovriens ou Prussiens auront de la peine à vous inquiéter; j'ai toute confiance en vous, parce que vous êtes sage, que vous voulez le bien et que je vous aime. » Le billet plus familier de la favorite (1) reflète les mêmes impressions : « Ah ! Monseigneur, quel désespoir votre lettre du 18 avait mis dans mon cœur... Votre lettre du 20 me rassure et me fait espérer que vous tiendrez assez longtemps pour nous donner celui de faire nos arrangements avec nos alliés. » Elle confirme la démission de Paulmy et son remplacement au ministère de la Guerre par Belleisle, nouvelles que le Roi avait tenu à apprendre directement à Clermont, et ajoute : « Duverney et Montmartel sont fort contents de cet arrangement; vous voilà assuré de votre argent, de vos subsistances; vous l’êtes aussi de la prompte expédition et des détails militaires avec le maréchal; j'espère donc que tout va aller à merveille, et si j'osais, je me flatterais que vous ne repasserez pas ce vilain Weser. Qu'il me donne de chagrin! Je le hais à mort! Je vous suis attachée, Monseigneur, avec le mème acharnement. » Puis dans un P. S. qui prouve l'intimité des rapports avec le monarque : « M. de Paulmy aidera le maréchal jusqu'à son arrivée (Crémille); ilest, en effet, impossible qu’à son âge il soit chargé d’un travail aussi énorme. Le Roi n'a pas eu le temps de rouvrir sa lettre et m'ordonne de le mander à Monseigneur. » Ces appels ardents n'avaient qu'un tort, celui d'arriver trop tard; quand ils parvinrent au quartier général de Clermont, la
(1) M® de Pompadour à Clermont, 27 et 98 février 1758. Leltres citées par Camille Rousset, Comte de Gisors, p. 378 et 379.
retraite battait son plein, et le vilain Weser allait être franchi.
A Versailles, la petite crise ministérielle à laquelle M"° de Pompadour fait allusion s'était passée très pacifiquement. Paulmy, comprenant que le fardeau était trop lourd pour ses maigres éptules, avait demandé à être relevé de sa charge sous prétexte de santé, et Louis XV avait désigné pour le remplacer, comme sous-secrétaire d'État à la Guerre, le maréchal de Belleisle qui faisait déjà partie du conseil et qui avait repris depuis quelques mois ses fonctions de conseiller officieux des opérations militaires; il avait été convenu qu'il aurait pour adjoint et auxiliaire Crémille, rappelé en conséquence à Paris. Malgré le grand âge du nouveau titulaire, le choix fut heureux; à partir de l’arrivée de Belleisle au ministère, or constate une unité dans la direction, une suite dans les idées, une attention aux requêtes et aux besoins des armées, qui avaient trop souvent fait défaut sous l'administration de son prédécesseur. Par malheur, les hostilités en Hanovre étaient heaucoup trop avancées pour que la mutation survenue à Versailles eût la moindre influence sur les événements.
L’abandon de Verden vint bouleverser les combinaisons stratégiques de Clermont et lui enlever le peu de sangfroid qu’ii avait conservé. Ce qui se passa à cette occasion est un exemple typique du désordre de l'armée française, des hésitations des chefs et de la désorganisation du commandement supérieur. Verden, véritable clef de la ligne de l’Aller, n'avait pas été mis à l'abri d’un coup de main; des ordres avaient été donnés pour des travaux Ge défense, mais le froid excessif, l'impossibilité de réunir des travailleurs, le manque de fonds, et, ajoutons-le, le peu d'énergie des officiers responsables, avaient tout arrêté. C’est à peine si on avait ébauché un camp retranché beaucoup trop grand pour l'effectif disponible.
M. de Beauffremont, qui commandait le quartier, ve-