ARRIVÉE DE MONTCALM A MONTREAL
ciers et soldats, devaient se joindre aux quatre bataillons envoyés en 1755, et fourniraient, avec les compagnies de la marine déjà au Canada, un total de 3,800 soldats français.
Après une traversée heureuse de trente-huit jours, Montcalm débarqua à Québec le 12 mai, et arriva vers la fin du mois à Montréal où se trouvait le gouverneur général, le marquis de Vaudreuil. Les instructions de la cour, très précises, définissaient ses attributions; chargé uniquenent du commandement militaire, il devait se considérer comme sous les ordres du gouverneur; à ce dernier appartenaient l'initiative, et dans une certaine mesure la direction des opérations. Une situation semblable ne tarda pas à engendrer des malentendus qu’envenimèrent peu à peu le tempérament des personnages et la jalousie coloniale. Montcalm, soldat de profession, méridional, généreux, vif, spirituel, instruit, s’accommoda mal de la position subordonnée dans laquelle il était placé vis-à-vis de Vaudreuil dont il n’estimait pas le caractère, et de la capacité duquel il faisait peu de cas. Ce dernier, honnête et travailleur, mais petit esprit, sans pratique de la guerre, imbu des préjugés locaux, voyait d'un œil méfiant et les Francais et leur général, ne cachait pas ses préférences pour ses compatriotes canadiens, et fermait bénévolement les yeux sur des procédés qui révoltaient la droiture de Montcalm et de ses officiers. Peu à peu, à l'union si indispensable pour la défense du pays, se substitua un désaccord de plus en plus accusé; chacun des rivaux eut ses partisans qui entamèrent une polémique dont les traces se retrouvent jusque dans des ouvrages récents.
Pendant l'hiver de 1756, aucun événement important ne s'était produit; les Français avaient profité de leur victoire de la Monanghahela pour gagner à leur cause les sauvages de la région de l'Ohio, et pour porter le fer et le feu dans les districts avancés des provinces anglaises de la Vir-
ginie et de la Pensylvanie. Du côté des lacs Champlain et Gntario, les belligérants avaient conservé leurs positions; les Anglais s'étaient bornés à renforcer et à ravitailler leurs garnisons d'Oswego et de l'Hudson, les Français à réparer leur fort de Niagara. Sauf quelques détachements laissés dans les postes de la frontière, les bataillons de Dieskau avaient été cantonnés pendant la mauvaise saison chez l'habitant, et avaient fait bon ménage avec lui, à en juger d’après les nombreux mariages (1) contractés par les officiers et soldats de la mère-patrie.
Cependant, malgré cette accalmie, les deux gouverneur: généraux rivaux, Shirley et Vaudreuil, ne perdaient pas de vue leurs objectifs respectifs. L'Anglais, devenu après la mort de Braddock, malgré son inexpérience absolue du métier, commandant en chef des troupes métropolitaines et provinciales, n'avait pas oublié ses projets contre les forts français au Niagara et sur le lac Champlain. Pour poursuivre avec chances de succès cette entreprise, il était indispensable de mettre Oswego à l'abri d'un coup de main et de s'assurer la suprématie sur le lac Ontario. A cet elfet, ordre fut donné de pousser la construction des nouvelles fortifications et des bâtiments destinés à augmenter la flottille; malheureusement l’exécution de ces instructions fut entravée par le scorbut qui décima soldats et suvriers. Au printemps la santé s’améliora, les recrues arrivèrent, et les travaux sur terre et sur mer reprirent leur activité. sus
Au Canada, on ne pouvait voir d’un œil indifférent les Anglais maitres des lacs intérieurs, et libres d’intercepter les communications entre la colonie et les postes français de l’ouest. Déjà au cours de l'hiver, Vaudreuil, très porté pour la guerre de partisans, seule pratiquée jusque-là, avait cherché à inquiéter la ligne d'étapes qui servait aux
(1) Doreil au ministre, Québec, 12 février 1756. Archives de la Guerre.
re.
PROjETS DE VAUDREUIL CONTRE OSWEGO. 293
transports sur Oswego. Un officier de la marine, M. de Lery, parti de Montréal le 2% février, avec 300 Canadiens cet sauvages et 60 volontaires francais, parvint, au prix de fatigues et de privations de toutes sortes, au chemin qu’utilisait l'ennemi pour son ravitaillement, surprit un convoi, enleva un ouvrage en pieux appelé le fort Bull, en tua les défenseurs et rapporta en guise de trophées 80 prisonniers ou chevelures. Quelques mois plus tard, ce fut M. de Villiers, frère de Jumonville dont la mort avait été la cause immédiate des hostilités, qui livra un combat indécis (1) à une colonne commandée par l'Américain Bradstreet.
Mais ces escarmouches n'étaient que la préface d'une entreprise plus sérieuse. Il fut convenu que Montcalm irait inspecter les forts du lac Champlain, y laisserait Lévis avec trois bataillons de terre et le complément habituel de soldats de marine et de miliciens. Pendant ce temps les ingénieurs venus de France et le bataillon de la Sarre iraient rejoindre à Frontenac, sur le lac Ontario, les bataillons de Béarn et de Guyenne qui y étaient déjà; ce poste servirait de rendez-vous pour l'expédition contre les forts de Chouaguen (2).
Dans la correspondance des officiers nouvellement débarqués, nous trouvons les impressions que faisaient naitre chez eux l'aspect des sites et le contact des habitants de la Nouvelle-France. Citons entre autres une description (3) du voyage sur le Saint-Laurent : « Nous partimes de Québec sur des canots le 6 juin, pour aller à Montréal prendre les ordres de M. le marquis de Vau‘reuil. Nous avions deux Canadiens pour gouverner, et 10 de nos sol-
(1) Les récits français et anglais s'attribuèrent la victoire ; cependant les pertes furent plus considérables du côté des Anglais.
(2) Nom donné par les Français à Oswego.
(3) Correspondance particulière. Chouaguen, 22 août 1756. Archives des Colonies.
dats attachés aux avirons nous conduisant. Nous ne campâmes jamais, et dans les moments de repos que nous donnions à la troupe pour faire la soupe, nous étions dévorés par des maraingoins; nous en avons eu plusieurs hommes à l'hôpital, et trois ou quatre officiers du régiment en ont eu des grosseurs épouvantables sur tout le corps. Nous n'avons point cessé dans toute la traversée d'admirer les bords du fleuve; un boïs extrêmement joli, un terrain propre à tout, une situation des plus charmantes, l’abondance de poisson et une quantité singulière de gibier nous faisaient former des vœux pour les voir peuplés. Des petits lacs coupent le courant de la rivière, nombre d'habitations qu'on trouve de deux en deux arpents vous amusent. Le gouvernement des Trois-Rivières, formé par des villages sauvages, est au milieu de la course. Ils sont bâtis en écorce d'arbre qu'ils changent selon le vent, et qu'ils opposent à l'orage qui les menace. Nous arrivèämes à Montréal le 17. »
Notre correspondant n'y séjourne pas longtemps, mais il relève en passant les profits illicites que procure le commandement des postes éloignés. « Montréal est une ville fort grande et fort sujette à l'incendie, toutes les maisons étant bâties de bois. Le ton irançais y règne, la vocation pour le mariage y domine, de très jolies personnes vous y engagent, nous y avons déjà cinq officiers de mariés; on y est orgueilleux quoique pauvre, et il n’y a que le particulier qui a régi des postes qui soit en état de suffire au train qu'il mène. Nous partimes par terre le 20 pour aller former la tête du corps d'armée de Frontenac, et pour reprendre à la Chine nos bateaux et des canotiers en état de nous tirer des mauvais chemins que nous devions passer. À peine eùmes-nous fait six lieues qu’il nous fallut monter trois rapides montagnes, pour être rendus au camp qu’on nous avait marqué. Nous avions marché continuellement dans l'eau jus-
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