IMPRESSIONS DES OFFICIERS FRANCAIS SUR LE CANADA
qu'à la ceinture. Nous avions une trentaine de lieues à faire pour être à moitié chemin. Le soldat, de qui nous avons tout lieu d’être content, ne se rebutait point, son ardeur augmentait à chaque coup de collier, et il nous rendit, quoique forcé plusieurs fois à porter nos canots, à la Présentation où le fleuve reprend son cours ordinaire. » Dans les lettres de M. Duchat (1), capitaine au régiment de Languedoc, arrivé au Canada en 1755, se rencontrent des appréciations intéressantes sur le pays : « On nomme côtes les seigneuries dont les habitations sont écartées de deux ou trois cents pas, situées au bord du fleuve Saint- Laurent ou sur d’autres rivières. Les habitants sont fort à leur aise; ils ne paient ni tailles, ni autres impôts; ils chassent et pèchent librement, en un mot on peut les regarder comme riches; les plus pauvres ont trois arpents de front et quarante de profondeur. La navigation de Québec à Montréal est charmanie; ce ne sont que des îles contiguës, et comme les deux bords sont habités on a le plaisir de faire soixante lieues entre deux villages. » Notre officier s'étend sur les ressources qu'offrent la pêche et la chasse : « Tous les lacs et rivières fournissent quantité de poissons ; outre les espèces que l’on trouve en Europe, il y en a une infinité d’autres très bons; aussi les voyageurs, officiers et soldats, ont soin de se munir d’hamecons pour leur faire la guerre. C’est à quoi nous nous amusons pendant nos campagnes, et nous pouvons dire que la vertu de patience est bannie de la pèche tant elle est abondante. Toutes ces forèts sont remplies de gibier; la tourterelle est l’espèce la plus féconde en Canada; elles y fourmillent et ressemblent beaucoup au pigeon ramier de France, à la réserve qu'elle est un peu plus petite. L'on en tue jusqu'à 150 d’un coup de fusil; c'est sur le témoignage des Canadiens; pour nous je n’altère point la
(1) Duchat à Lamy de Chatel. Carillon, 15 juillet 1756. Archives de la Guerre. GUERRE DE SEPT ANS. 15
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vérité en assurant que plusieurs soldats de nos régiments en ont abattu jusqu’à 80, et en mon particulier 40; il semble que ce soit une manne que Dieu envoie puisqu'elle nourrit pendant quatre mois tous les habitants de Canada. Les oies, outardes, canards de dix espèces, et d’autres inconnues en Europe, abondent aussi dans ce pays. La perdrix qui, à bien prendre, est une gelinotte grosse comme une petite poule, se tient continuellement dans les bois, se perche attroupée sur les arbres et se laisse tuer les unes après les autres à coups de fusil, sans branler. »
Sur le compte des indigènes de ce pays enchanteur, le capitaine est beaucoup moins élogieux : « Les Canadiens ou créoles sont grands, robustes, et infatigables surtout pour les marches, fort ignorants, n'ayant aucune idée de science, ne s'attachant qu’à leur commerce; cela n'empèche pas qu'ils soient présomptueux et remplis d'eux-mêmes, s’estimant au-dessus de bien des nations, grands menteurs. Le sang du Canada est assez beau: les femmes y sont généralement jolies, grandes, bien faites, spirituelles, babillardes, maniant la parole avec aisance, paresseuses en tout, et pour le luxe au dernier point. »
Des sauvages, il fait un portrait peu flatteur : « Les femmes sont de taille qui passe la médiocre, laides et cras- . seuses, elles ne peuvent tenter que des sauvages; elles portent leurs cheveux roulés derrière le dos avec un cordon, ou mis dans une poche de fer blanc; elles sont couvertes depuis les épaules jusqu’au genou. Les hommes portent une couverture de laine ou de peau sur le dos, et des capotes, selon la saison, lorsqu'ils vont à la guerre ou à la chasse, pour se parer du froid pendant l'hiver, et l'été, nus, à l'exception d’un brayet pour cacher leur nudité, qui est un morceau de drap qui leur passe entre les cuisses, attaché par devant et par derrière à une ceinture; des mittasses, espèces de guètres sans boutons, et
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