‹ La guerre de Sept ans [microforme] (volume 5)Chapitre 12 sur 385 · CONVERSATION DE FRÉDÉRIC AVEC ARNIM · texte numérisé non relu

CONVERSATION DE FRÉDÉRIC AVEC ARNIM

avec moi et me prête serment. » Et comme le pauvre Saxon ne put supprimer « un mouvement de saisissement », et fit observer que d'un tel agissement il n'y avait jamais eu d’exemple, soit dans l’histoire ancienne, soit dans l’histoire moderne : « Pourquoi non, Monsieur, continua le roi; si fait il v en a, et quand il n’y en aurait pas, je ne sais si vous savez, Monsieur, que je me pique d’être original. » — « Alors, Sire, si c’est le dernier mot de Votre Majesté , il ne nous reste qu'à nous laisser périr où nous sommes. » Le roi : « Bah! ce sont des contes que cela, le soldat ne pense pas comme les généraux; vous savez cela aussi bien que moi, si on ne lui donne pas la subsistance nécessaire, il déserte et se mutine. » :

Ce fut en vain que l'officier saxon räppela, pour faire valoir la bonne foi de son maitre, la décision prise de rester à Pisna, alors que l’armée prussienne était encore loin et que rien n’empêchait de rejoindre le corps du maréchal Browne en Bohême. — « Tout ce que vous pourrez me dire, répondit le roi, ne me fera pas changer mon plan; il faut absolument des troupes d'une manière ou autre. Ne soyez pas en peine pour mol; je ne suis point pressé du tout; je puis laisser ici au moins 24,000 hommes dont je n'ai nullement besoin vis-à-vis de M. de Browne; je ne ferai plus la sottise que j'ai faite autrefois de courir le pa ys sans que mes derrières soient bien assurés. » Frédéric invita Arnim à sa table, le fit assister à une revue de cavalerie et le congédia avec cet ultimatum : « Faites bien mes compliments au roi de Pologne, et dites-lui que je suis bier fâché de ne pouvoir me desister de mes prétentions ainsi que je vous l'ai dit et vous l'ai marqué dans la lettre : mais c’est mon dernier mot, et s’il m'envoyait l’arcanchel (l'archange) je ne pourrais pas y rien changer absolument. Dans la position où je me trouve, et sachant tout ce qu'on a fait et tout ce qu’on à voulu faire contre moi, je

pourrais faire l'impertinent, mais j'offre le plus doux (1). »

Malgré ces conclusions qui laissaient fort peu d'espoir d'un accorimodement, il y eut encore échange de billets entre les deux souverains et une nouvelle visite du général Winterfeldt au camp saxon. Auguste IE, il fau. le dire à son honneur, se refusa constamment à prendre les armes contre l'impératrice, et préféra perdre ses États et son armée plutôt que de manquer à ses engagements. Escomptant la fin qu'il voyait prochaine, il demanda à Frédéric la permission de se retirer en Pologne. L'autorisation lui fut refusée, et il dut se résigner à partager le sort de ses soldats.

La situation du corps saxon (2) devenait de jour en jour plus critique, sinon pour le présent, au moins pour un avenir très rapproché. Leur camp, établi sur le plateau de Struppen, s'appuyait sur les rives escarpées de l’Elbe et sur les forteresses de Kænigstein et Sonnenstein; le front de la position, couvert par le ruisseau marécageux de Gottleube, n'était abordable que par quelques sentiers qui s’élevaient à travers les rochers et la forêt; tous les points accessibles avaient été protégés par des ouvrages munis d’une artillerie formidable; le pont de Pirna qui reliait les deux bords de l'Elbe était défendu par une redoute construite sur la rive droite. Grâce à la nature, grâce à l'habileté des ingénieurs saxons, le camp de Struppen était devenu presque inexpugnable. Frédéric le comprit: après une reconnaissance faite en personne, il renonçx à toute idée de brusquer l'attaque, et résolut de bloquer étroitement et de réduire par la famine un ennemi qu'il ne pouvait vaincre par les armes. Malheureusement nour les troupes du roi de Pologne, les vivres, dont on n'avait pas fait pro\ision en temps utile, allaient faire défaut. Pour

(1) Une partie de cette conversation à été reproduite par le duc de Broglie dans « le Secret du Roi. »

(2) Voir pour le récit détaillé du blocus des Saxons, Colonel Aster, Xriegswirren zwischen Preussen und Sachsen, 1756. Dresden, 1848.

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POSITION DE L'ARMÉE SAXONNE. 21 échapper à une capitulation dont on pouvait préciser à l'avance Ja date, il faudrait par une tentative hardie percer les lignes de l’assiégeant et gagner à marches forcées l'aide de l’armée autrichienne. Or le caractère mouvementé du pays, favorable aux Saxons pour leur défensive, se tournerait contre eux quand ils auraient à affronter l’armée de blocus; de tous les côtés les chemins de la retraite étaient dominés par des hauteurs à pic, ou s'engageaient dans des défilés étroits que les Prussiens avaient pu occuper sans opposition, et où ils s'étaient retranchés à loisir. Sortir par la rive gauche de l’Elbe il ne fallait pas y songer; la route qui conduit de Saxe en Bohème à travers les montagnes “tait au pouvoir de l'avant-garde du prince Ferdinand de Brunswick. Arrètés par ce détachement, poursuivis par l’armée du roi, les Saxons auraient couru à un désastre.

Aussi les généraux du roi Auguste se décidèrent-ils à essayer l'évasion par la rive droite. Là on rencontrerait les difficultés de terrain inhérentes à la nature des lieux; on se trouverait, en eflet, dans un district de la Suisse saxonne dont les falaises pittoresques excitent aujourd’hui l’admiration des nombreux touristes qui visitent cette région; à la sortie de la vallée de l’Elbe, on aurait à contourner les pentes du Lillienstein , grand rocher boisé qui se dresse vis-à-vis de Kænigestein, à prendre d'assaut les retranchements ennemis, à franchir des vallées encaissées. Mais de ce côté les bataillons prussiens étaient peu nombreux; le passage du fleuve lestement enlevé, grâce à un effort vigoureux contre un ennemi inférieur, on pourrait prendre l'avance et donner la main au corps autrichien avant que l'armée du roi, concentrée sur la rive gauche de l’Elbe et ne disposant que d’un seul pont sur le fleuve (1), n'eût le temps d’entraver le mouvement.

(1) Pendant le blocus, les Prussiens n'avaient qu’un seul pont à Pretzschwitz en aval de Pirna.

Chez les Autrichiens on était tout disposé à secourir les Saxons, mais on n'était pas encore en mesure d'aller à leur rencontre. Au moment de l'entrée de Frédéric en Saxe, le maréchal Browne, commandant de'l'armée de Bohème, n'avait sous ses ordres que #0,000 hommes environ dont la plus grande partie au camp de Kolin; il attendait encore ses, munitions et son artillerie qui n'avaient pas rejoint; aussi dut-il répondre à l'appel que vint lui apporter un messager saxon dépèché de Struppen, en exprimant le regret que l'armée du roi de Pologne n’eût pas poursuivi sa marche vers la Bohème, et en promettant de faire tous ses efforts pour lui venir en aide quand il serait en état de se porter en avant. Pour l'heure, il se borna à envoyer un faible détachement occuper les débouchés des montagnes, et s'établir sur l’Elbe vers Aussig. Le 13 septembre seulement le maréchal arriva à Prague où il trouva deux officiers français, M. de Lameth, beau-frère du comte de Broglie, et M. d'Hautmont, que le ministre de Louis XV avait envoyés en mission au camp autrichien. Le 21 septembre le quartier général était à Budin, à moitié route entre la capitale de la Bohème et la frontière. Les Autrichiens n'avaient devant eux à Aussig, à 8 lieues de distance, que le prince de Brunswick avec une division de 16,000 Prussiens; mais leurs propres effectifs étaient encore incomplets. « On m'avait assuré, écrit Lameth (1), que la force de cette armée était de 75,000 hommes au camp de Kolin; maisils'en fallait de beaucoup, puisqu'elle ne sera que de 50,000 environ après l’arrivée des Croates et des hussards, dont il n’y a ici encore qu'un régiment. »

D'après l’état envoyé par l'officier français au ministre d’Argenson, le corps de Browne se composait de 56 bataillons d'infanterie, 92 escadrons, 52 compagnies de grenadiers et de carabiniers. Les troupes prussiennes bien supé-

(1) Lameth au ministre, 21 septembre 1756. Archives de la Guerre.

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