RAPPORTS TENDUS ENTRE VAUDPEUIL ET MONTCALM
d'autres ont perdu et se sont ruinés de fond en comble, » Au printemps, la disette s'accrut, les vaisseaux de F'ance n'étaient pas encore signalés, les soldats avaient dû remplacer le bœuf par la morue; les Acadiens réfugiés mouraient de faim et de faiblesse; la plupart des Canadiens se nourrissaient de pain d'avoine et même d'avoine bouillie. Enfin arrivèrent les secours si impatiemment attendus : « I} nous est entré, écrit Montcalm (1), dans la rade de Québec, depuis le 19 mai, une frégate, une prise anglaise que la frégate a faite chemin faisant, dix navires chargés, partis de Bordeaux, portant des vivres... le peuple commencant à brouter, la subsistance du soldat réduite à 1 2 livre de pain environ encore pour un mois. »
Au milieu d'épreuves aussi cruelles, le général francais avait quelque raison d’être fier des résultats obtenus : «Il me semble qu'on est bien content (en France) de ma dernière campagne; avec plus de moyens, surtout en vivres, je ferais mieux. Imaginez que je ne puis être en campagne avec des forces médiocres avant six semaines, e toujours obligé de licencier moitié de mon armée pour la récolte. Ne serai-je jamais eu Europe à la tête d’une armée où ces obstacles ne se rencontrent pas? » L'ombre au tableau est la mauvaise intelligence qui existe entre lui et Vaudreuil; 1l ne cherche pas à la dissimuler : «Je n'influe en rien sur le choix des officiers des troupes canadiennes, je me suis fait une loi de n'y jamais demander d'emploi. Vous n'aurez pas besoin d’ètre OEdipe pour deviner cette énigme. En tous cas voici les vers de Corneille :
« Mon crime véritable est d'avoir aujourd'hui
Plus de nom que... plus de veriu que lui.
Et c’est de là que part cette secrète haine
Que le temps ne rendra que plus forte et plus pleine »…
Je vis cependant très bien ici avec tout le monde, et
(1) Lettre de Montcalm, 2 juin 1758, Correspondance particulière.
sers de mon mieux le Roi. Si l’on pouvait se passer de moi, me faire tomber dans quelque panneau, et s’il m'arrivait un échec! Je suis bien tranquille. »
En résumé, au printemps de 1758 les Francais avaient non seulement conservé leurs positions en Amérique, mais malgré leur infériorité en soldats et ressources, avaient refoulé les Anglais en leur infligeant des échecs décisifs. Malheureusement ces succès furent acquis au prix de sacrifices exorbitants. Pour l'année 1757, le ministre de la Marine avait dû prendre note de lettres de change jusqu'à concurrence de 12,338,000 francs, et d'après l’expérience du passé il était à prévoir que ces chiffres seraient considérablement majorés en fin d'exercice. Bigot donnait (1) comme causes de l'accroissement des dépenses : les « bâtisses des forts et des ouvrages, tant à la Belle Rivière que dans les autres postes, qui coûtent plusieurs millions au Roi, sans que Je puisse savoir s'ils sont employés avec équité; ils le sont par les ordres des commandants auxquels il faut s'en rapporter; » la nécessité d'acheter sur les lieux, à prix tés élevés, des marchandises en remplacement de celles prises par les Anglais dans les bâtiments capturés ; le nombre toujours croissant des rationnaires évalués en moyenne à 1% ou 15,009 par jour, « y compris Les postes, eu égard à la dernière augmentation de troupes et à celle des sauvages qui ont pris notre parti »; les exigences de ces auxiliaires qui réclamaient pour chaque expédition un nouvel équipement; enfin les frais énormes de transport qui sextuplaient quelquefois le coût primitif. A ces raisons valables, l’intendant aurait pu en ajouter une autre beaucoup moins légitime : les dilapidations et les fraudes commises aux dépens du trésor par un grand nombre de fonctionnaires civils et militaires de la colonie. Déjà
(1) Bigot au ministre, Québec, 3 novembre 1757. Archives des Colonies. Voir anssi le: mémoires imprimés à l'occasion du procès fait à Bigot et à ses coaccusés.
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