PORTRAIT DE D'ESTRÉES PAR MAILLEBOIS
d'impartialité affecté, on sent percer le dépit de n'être pas ie maitre, le désir de seconder les intrigues nouées à aris pour le remplacement de d’'Estrées par Richelieu, et l'esvrir de gagner au change. « M. le maréchal d'Estrées (1) n'a Jamais eu ni voulu avoir de plan de campagne ; il à toujours vu les difficultés qu'il avait à surmonter, et il a employé à s’en affliger et à se rebuter tout le temps qu'un autre aurait employé à les vaincre. C'est un malheur que personne ne peut corriger. Il tient au caractère et à la tournure de son esprit, et il ne faut rien lui demander qui force sa manière d’être. IL est malgré lui intendant, munitionnaire, major-général , général de l’artillerie, politique; et il l'est si exactement qu'il n’a pas le temps d’être général. Il ajoute à tout cela de ne pas connaitre le pays, de ne le voir jamais par lui-même, de décider toutes ses dispositions sur une mauvaise carte, de croire toutes les mauvaises nouvelles, de douter des bonnes, de s'inquiéter également de tout, et de se déterminer sur l'impression momentanée que lui fait la dernière réflexion, bonne ou mauvaise, à laquelle il s’est livré. Personne n'a sa confiance, et moi-même qui ai le plus l'apparence de l'avoir gagnée, je n’ai pas le droit de lui faire des représentations, encore moins celui de lui donner des raisons; il ne m'écoute jamais, quand il a la liberté de réfléchir, et ne me croit que quand il n’a pas le temps de se décider par lui-même. L'armée connait au moins la moitié du tableau que je viens de vous faire. L’officier a éprouvé du malaise , le soldat s’est livré à l’indiscipline, les coloneis sont mutins et tracassiers, le général a pris des moyens violents ou faux pour remédier aux inconvénients. Voilà la situation morale de notre armée. Quant à l’objet militaire, il serait superflu de rappeler ce qui s’est passé. Je vous en ai assez dit pour que vous sachiez les causes; vous en avez (1) Maillebois à Paulmy. Bielefeldt, 29 juin 1757. Archives de la Guerre.
Partie de cette lettre a été citée par M. C. Rousset. GUERRE DE SEPT ANS. 27
vu les effets. Tous nos mouvements ont été faits lentement et mal à propos; nous étions arrivés au moment d’avoir un plan. J'en ai fait un que je joins à ma lettre particulière. Il y a apparence qu'il ne sera jamais suivi, ou qu'il v er. aura la moitié de retranché par jalousie. »
Maillebois ne veut pas qu'on laisse la moindre initiative au commandant de l’armée. « Si ce plan (le siège de Hameln et de Minden, la conquête de la Hesse et l'occupation partielle du Hanovre) cadre avec les vues de la cour, cette conclusior doit être la matière de la première dépêche qu'on écrira à M. le maréchal d’Estrées. Toutes celles qu'il a reçues lui tournent la tête, et mettent lui et les autres dans l'embarras. En fixant ainsi ses opérations dans des limites proportionnées à ses forces et à ses moyens, on lui évite le travail d'une imagination qui s’égare et la nécessité d'un conseil qu'il ne suit pas. »
Pendant que l’homme qui aurait dû être le bras droit ct le confident intime de son général le dénonçait à la malveillance du ministre et de ses familiers, d’Estrées dans une lettre fort digne prévenait le Roi qu'il lui serait impossible de dépasser Hameln avant le 23 juillet. « Cett: vérité bien démontrée » l’a déterminé à agir seulemen: contre la Hesse, « Si le désir de bien servir Votre Majesté, continue-t-il (1), et à son gré, pouvait me tenir lieu de talents, je n'aurais rien à désirer ;.… Je ne dois pas vous dissimuler, Sire, que quand celui qui est chargé de l’exécution d'une entreprise ne connait pas la possibilité de l'exécuter, 1l y a tout lieu de craindre qu'elle n’échoxe, au moins en partie; et je crois que de plus habiles que moi seraient embarrassés à s'emparer en mème temps ue la Hesse et à faire le siège de Hameln. »
Les prédictions de d’Estrées s’accomplirent jour par
jour ; il faut reconnaître d’ailleurs que ses mouvements ne
(1) Estrées au Roi. Bielefeldt, 30 juin 1757. Archives de la Guerre.
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