PANIQUE DU RÉCIMENT D'EU
disent les autres. Le reste des fantassins d'Eu et d'Enghien dégringolèrent la pente, abandonnant les canons dont ils avaient la garde et répandant le bruit que Chevert était tourné et coupé. Dans la confusion on se tira les uns sur les autres ; les Suisses de Reding, habillés de rouge comme les Hanovriens, furent pris pour l'ennemi; ils s'enfuirent, et semèrent le désordre dans les autres bataillons francais et autrichiens engagés dans le bois. Fort heureusement Breidenbach ne poursuivit pas son succès et se contenta de tourner le canon dont il s'était emparé contre le centre francais, puis, inquiet sur les conséquences de sa pointe hardie, rejoignit Cumberland qu'il voyait en pleine retraite. Quant aux escadrons de Dachhausen, leur simple apparition au tournant de la forêt, à l'extrême droite de l'armée francaise ‘!), produisit sur l'esprit déjà ému de l'état-major de d’Estrées l'effet le plus désastreux.
Nous avons vu plus haut le maréchal recevoir le messige apporté par Puységur, donner ses ordres pour la retite, ou selon l'expression euphémique dont 4 se sert, pour le changement de front, et assister étonné au spectacle de manœuvres qu'il n'avait pas commandées. Écoutons maintenant la version de Maillebois (2), telle qu'elle ressort de Ia lettre écrite à Paulmy dès le lendemain de l'action. Le maréchal des logis général commence par dépeindre les hésitations de son chef, qui ne 5e serait décidé a livrer bataille qu'après avoir « . .cu le 25 au matin une lettre du maréchal de Belleisle, lui mandant qu'il était perdu s'il ne cherchait pas les ennemis. » Il s'attribue le double mérite d’avoir fait agréer à d’Estrées le mouvement tournant de Chevert, et d’avoir proposé une diversion sur la route de Hanovre qui ne fut pas exécutée. Toute la
! On répandit même le bruit qu'une colonne hanovrienne sortie d'Hameln allait tourner l'armée en opérant sur la rive gauche du Weser.
2) Maillebois à Paulmy. Correspondance secrète, 27 juillet 1757. Archives de la Guerre, |
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première partie du récit concorde avec ceux que nous avons cités ; les divergences s’accusent à partir de la panique du Scheckenberg. À ce moment critique, Mailleboïs était à la gauche de la ligne francaise. « Fenvoyai dire au maréchal, relate-t-il, qu'il fallait doubler le pas des colonnes et que je voyais l'armée séparée. Il n'écouta pas l'aide-maréchal des logis que je lui envoyai, j'y courus moi-même. En arrivant sur le plateau de notre centre je trouvai un aide de camp de M. le duc d'Orléans qui venait à toutes Jambes me chercher; je courus à lui, il me dit qu'une colonne des ennemis avait percé le bois, et qu'il x avait 6 de leurs escadrons dans la trouée de droite, Fenvoyai dire au maréchal ce qui me retardait, et je fis une disposition des Palatins et de la cavalerie qui se trouva le plus à portée, pour tranquilliser plutôt ce qui entourait les princes qu'eux-mêmes. Nous allâmes rejoincre M. le maréchal que nous trouvâmes dans la plus grande perplexité narce qu'il avait vu revenir très en désordre du bois les brigades d'Eu. de Reding et les Impériaux. Malheureusement je l'avais averti de ce qui se passait à la droite: il m'attira à l'écart et me dit d'aller reprendre des troupes à la gauche pour regarnir les hauteurs. Je lui dis que riea ne me paraissait presser; mais il était si persuadé que je ne pus rien gagner. J'allai retirer deux brigades de la gaus ic; je les dirigeai sur les points de retraite reconnus, et je vins le rejoindre. Les princes étaient partis. Je Le trouvai à pied à la tête de Lyonnaïs, après avoir fait repasser l'artillerie et donné ordre de renvoyer les équipages à Olendortfi sous l’escorte des hussards. Coupenne le harangua durement; Beauffremont lui faisait de très belles phrases; il s’'échappait et 1e paraissait n'écouter que Voeüé et Cornillon qui gagnèrent un peu sur son esprit. !l me prit encore à part, et me refit tous ses calculs qui ne furent pas difficiles à détruire. Le feu avait cessé, les ennemis tenaient les hauteurs, mais la poussière indiquait
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RÉCIT DE MAILLEBOIS. aat
un mouvement qui ne pouvait être que rétrograde. Je lui proposai de garder la position où nous étions et de prendre des précautions sur nos derrières, Il approuvait, mais en même temps il arrêtait les grenadiers de France qui débouchaient d'Hastenbeck. J'insistai encore : il consentit à les faire soutenir par les carabiniers et la brigade de Royal Pologne; nous passâämes le ruisseau et les ravins sans aucun obstacle, et nous entrâmes dans le camp des ennemis que nous vimes clairement en marche pour resauner les hauteurs derrière Hameln. »
D'Estrées, pour expliquer les ordres lancés à la suite de la débandade, avait parlé (1) dans son rapport officiel d'un avis donné «€ par un officier général de confiance, qu'un corps de cavalerie et d'infanterie paraissait à l'extrémité de la droite qui était dégarnie par le mouvement que toute l'infanterie avait fait sur le centre. » Le reproche implieite contenu dans cette phrase devint bientôt un blâme direct répété par tous les amis du maréchal, furieux de la nomination de Richelieu. Les relations bien connues de Maillebois avec le nouveau commandant, motivèrent un débat que la polémique soulevée par les incidents de la bataille envenima de plus en plus. On accusa le chef d'état-major d'avoir voulu, par des avis tout au moins grossièrement exagérés, empêcher d'Estrées d'achever une victoire qu'il tenait déjà entre les mains, et d'avoir, par haine de celui-ci et par amitié pour Richelieu, trahi à la fois son chef et son souverain. Pour réfuter ces bruits, Maillebois carmposa, plusieurs mois après les événements, un mémoire justificatif qu'il fit circuler dans le monde militaire. Ce document n’est qu'une longue et virulente critique des actes de d'Estrées. Dans le récit de la bataille, Maillebois glisse sur la mission de Puységur et atténue la tournure inquiétante du message apporté par cet officier;
(1; Détail de ce qui s'est passé à l'rmée auxiliaire. Archives de la Guerre.
par contre il s’attribue un rôle décisif parmi les généraux qui combattirent l'idée de la retraite.
Aussitôt mis au courant de cette publication, d'Estrées adressa au Roi, sous le titre d'éclaircissements (1), une réponse où 1l exposait sa conduite avec beaucoup de franchise, avouant sincèrement ses fautes, se défendant avec modération contre les attaques non méritées, et dénoncant les agissements déloyaux de son subordonné. Le Roi autorisa l'impression du mémoire de d'Estrées, et fit traduire Maillebois (2) devant un conseil de guerre formé uniquement de maréchaux de France; il fut condamné, privé de ses grades et honneurs et dut subir plusieurs années de prison.
D'après nous, la culpabilité de Maïlleboïis n'alla pas jusqu'à la trahison. Si au point de vue moral on peut juger sévèrement son attitude à l'égard de son général, au point de vue militaire 1l ne parait avoir commis d'autre crime que celui d'avoir perdu la tête, à l'exemple de d'Estrées. et peut-être plus que lui. Soit jalousie de ses camarades qui s'étaient distingués dans l’action, soit mauvaise humeur de défaillances dont il était en partie responsable, le chef d'état-major st ‘icrira très sévère dans ses appréciations sur la valeur et la discipline des soldats. Tout en constatant le succès de Chevert, il conclut dans un billet (3; à Me de Pompadour, daté du lendemain de la bataille : « On doit cet avantage à la faiblesse de nos ennemis, car nos troupes n'ont pas bien fait dès qu'elles ont essuyé un feu un peu vif. » Puis, faisant allusion aux désordres qui avaient suivi la victoire, il ajoute : « Nos troupes commettent toutes les horreurs possibles, pillent les églises et vont mieux à la maraude qu'aux coups de fusil. »
(1) Les lettres de d'Estrées au maréchal de Belleisle et au Roi. qui accompagnent ces éclaircissements, sont du commencement du mois de mai 175$.
(2) Le jugement des maréchaux est daté du 19 mai 1758.
(3) Maillebois à Mme de Pompadour, 27 juillet 1757. Archives de la Guerre.
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