BROGLIE ARRÊTÉ PAR LES AVANT-POSTES PRUSSIENS
avec le margrave lui-même. De guerre lasse on convint d'en référer au roi, et l’'envoyé fut logé dans un village voisin. Le lendemain, comme il n'y avait pas de réponse de Frédéric, la scène se renouvela, cette fois avec le prince de Wurtemberg; le Francais fit mine de passer outre, puis, devant l'impossibilité évidente de violer la consigne, retourna à son logis pour rentrer quelques jours après à Dresde. Le rapport qu’il adressa à sa cour fut la cause ou plutôt le prétexte du rappel du marquis de Valory, et partant de la rupture définitive entre la Prusse et la France. De son côté, Frédéric avait formulé une plainte sur les agissements de Broglie qui lui paraissaient inspirés par un sentiment personnel à son égard, auquel d'anciens démèlés avec le père du comte, le maréchal de Broglie, n'auraient pas été étrangers.
Sans s'arrêter aux motifs qui influèrent sur la conduite du représentant de Louis XV, il faut avouer que l’action du roi de Prusse fut justifiée par la situation militaire dans laquelle on se trouvait. Certes on ne saurait trop blâmer au point de vue moral l'agression inqualifiable de Frédéric contre le roi Auguste; l'invasion de la Saxe, la confiscation des ressources de l’Électorat, l'embrigadement de ses troupes au service du vainqueur, dans les circonstances où ces actes se consommaient, c’est-à-dire en pleine paix, furent autant d'attentats au droit des gens qu'on ne saurait trop flétrir, quoiqu'ils aient été reproduits récemment dans des conditions presque analogues (1). Ces réserves faites, nous devons reconnaître qu’au moment de la tentative de Broglie, les hostilités étaient ouvertes depuis plusieurs semaines, la bataille de Lowositz avait été livrée, le camp saxon
(1) En 1866, la Prusse, à la suite du vote de la diète favorable à l’Au!riche qui eut lieu !e 14 Juin à Francfort, adressa une sommation aux Etats de Hanovre et de Saxe et à l'Électeur de Hesse-Cassel. La déclaration de guerre fut faite le 15 au soir, et dès le lendemain matin les troupes prussiennes franchissaieuni ies frontières. Cette fois l'armée saxonne, profitant de l'expérience, n’attendit pas l'envahisseur et se retira en Bohêine.
était bloqué depuis longtemps, l'armée du roi de Pologne réduite aux dernières extrémités; il était donc élémentaire au point de vue militaire d’intercenter toute communication avec le dehors, et surtout .d empècher l'entrée dans les lignes ennemies d’un homme dont il était impossible d'ignorer les sympathies et les desseins. En fait, depuis les premiers jours de septembre, Broglie était en correspondance suivie avec le commandant de l’armée autrichienne. « J'ai reçu, lui écrivait Browne (1), le 3 octobre, la lettre dont Votre Excellence m'a honoré le 29 du mois passé, avec l’état des troupes du roi de Prusse, dont je lui ai toutes les obligations du monde. » Depuis le commencement du blocus, l'envoyé français avait fait parvenir à Brühl plusieurs dépèches où il l'exhortait à la résistance, et lui donnait sur la conduite des opérations des conseils dont il était d’ailleurs fort prodigue. Frédéric, en sa qualité de général en chef, avait donc raison de mettre sur les r=uports de l'ambassadeur avec le roi de Pologne un interdit qu'il s'empressa de lever aussitôt la capitulation conclue. j
En Saxe, la conduite des Prussieas, si elle fut arbitraire au suprème degré, ne fut pas cruelle. Ils accaparèrent pour l'entretien de leurs soldats toutes les ressources locales; ils firent verser tous les impôts dans la caisse de l'armée ; ils frappèrent des contributions de guerre; avec
la méthode et l’ordre qui caractérisaient dès cette époque
l'administration prussienne, ils mireat le pays en coupe réglée ; mais dans leur propre intérêt, et en gens qui pensent à l'avenir, ils maintinrent dans leurs troupes une discipline exacte, et réprimèrent dans la mesure du possible les excès et le pillage.
Un mémoire de Dresde (2) fournit des détails curieux
(1) Rrowrie à Broglie, 3 octobre 1756. Archives de la Guerre. , (2) Rapport de Dresde (traduit de l'allemand), 10 septembre 1756. Archives de la Guerre.
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EXACTIONS DES PRUSSIENS EN SAXE, Û ol
sur l'occupation de la ville. « Soldats et officiers subalternes cnt eu une demi-livre de viande avec des légumes, deux livres de pain et deux canes de bière... il y a devant la porte blanche plus de 2,000 chariots appartenant aux Prussiers, qui sont chargés de farines, de fourrages et de toutes sortes de munitions..….; la cavalerie a plus de 3,000 bœufs de Pologne; ils ont aussi environ 100 boulangers qui doivent cuire chez les boulangers de la ville tout le pain de munition de l’armée. Au surplus, ils paient tout comptant et ils observent une grande discipline. »
Sternberg, dans sa correspondance, tient à peu près le même langage (1) : « Le pays a été obligé de fournir en général les vivres, fourrages, équipages, gratis; 500 personnes sont employées à démolir les fortifications de Wittemberg; en revanche, on faitaugmenter celles de Torgau. On a séquestré partout les caisses du roi; on a défendu à tous les magistrats de payer dorénavant les impôts à leur souverain. A Leipsick, on a pris deux magistrats et deux bourgeois pour otages. On ne permet pas à la reine d'écrire au roi qui est à son armée, à moins que les lettres ne passent par les mains du roi de Prusse. On a démis tous les ministres et conseillers de leurs emplois, en leur enjoignant de ne plus se mêler d'aucune affaire. »
Dans une seconde lettre (2) le ministre autrichien fait une triste peinture de la situation : « Nos maux ne paraissent pas vouloir encore finir de sitôt, ils augmentent au contraire de jour en jour. On ne se conteni: pas de s’ëcre saisi de toutes les caisses du roi; à présent tous ceux qui ont eu le maniement des argents, comme ceux de la chambre, de la Steuer (3), de l'accise, des mines, enfin tous généralement ont eu ordre de liquider devant la commission établie de la part du roi de Prusse, et de
(1) Sternberg à Stahremberg, 10 septembre 1756. Archives de Vienne. (2) Sternberg à Stahremberg, 14 septembre 1756. Archives de Vienne. (3) impôt direct.
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d2 LA GUERRE DE SEPT ANS. — CHAP. 1.
rendre compte de l'usage qui a été fait de l'argent qui est entré depuis le commencement de cette année. On a envoyé ordre dans tous les cercles d'envoyer des députés pour faire des arrangements avec eux touchant les contributions.. Les livraisons qu'on demande pour la subsistance des troupes sont si exorbitantes qu'elles surpassent de beaucoup les facultés des particuliers. Enfin ce pauvre pays est abimé de fond en comble ; aussi vous ne sauriez assez vous figurer la désolation générale. Si le bon Dieu ne nous assiste pas bientôt, nous sommes perdus. »
Nous retrouvons les mêmes détails dans les lettres de la reine de Pologne à sa fille la Dauphine (1).
Frédéric entendait s'emparer de la Saxe, tout au moins pour la durée des hostilités, en retirer toutes les ressources en hommes, vivres et argent qu'il pourrait y puiser; il accomplit sa besogne avec l'esprit d'exactitude méthodique dont il avait pénétré l'administration de ses propres États, et à cette tâche il appliqua la rigueur, la brutalité de procédés dont ne s’écarte guère le vainqueur en parcille occurrence. Nous ne sachons pas que le progrès des mœurs ait fait adopter au dix-neuvième siècle des errements bien différents de ceux en vogue pendant la guerre de Sept Ans.
Ce furent les incidents de Dresde qui fournirent, sinon le motif, du moins le prétexte de la rupture définitive entre les cours de Berlin et de Versailles. Nous avons constaté, d’après les dépèches de Knyphausen (2) de fin d'août et des premiers jours de septembre, une légère amélioration dans les rapports des deux gouvernements. À Paris on ne s'attendait pas à des hostilités prochaines; on croyait à une réponse conciliante de l’Imperatrice à l’ultimatum
(1, Reine de Pologne à la Dauphine, septembre 1756. Lettres citées par le duc de Luynes, vol. XV, p. 231 et 237.
(2) Knyphausen à Frédéric, 12 août-13 septembre 1756. Archives des Affairas Étrangères. Voir Renversement des alliances, p. 516, etc.