PLAINTES DE LA DAUPHINE
présenté par Klinggräffen , et on espérait du temps et de l'imprévu un remède aux difficultés du présent. Dans ce ciel à moitié serein la nouvelle de l'invasion de la Saxe éclata comme un coup de tonnerre; ce fut pis encore quand parvinrent à la cour les avis de Broglie et les lettres éplorées du roi et de la reine de Pologne. Laissons la parole au représentant de Frédéric (1) : « Le tableau que Leurs Majestés ont fait à cette princesse (la Dauphine) a tellement ému sa compassion, qu'on assure qu'elle est allée se jeter aux pieds du roi pour implorer sa protection et le suppiier de vouloir bien ne pas abandonner ses parents dans des conjonctures aussi affligeantes. 11 m'est revenu que Sa Majesté Très Chrétienne avait été vivement touchée du récit dont je viens de faire mention, et qu'Elle avait promis à Madame la Dauphine de ne rien négliger de ce qui pourrait dépendre d’'Elle pour tarir le sujet de ses larmes, et venger Sa Majesté polonaise de l'insulte qu'Elle avait reçue. »
Sur la demande de la Dauphine, Rouillé fit engager Knyphausen à ne pas se montrer chez elle, et le mardi suivant, à la réception des ambassadeurs étrangers, il lui... « répéta le même compliment ;... connaissant comme il le faisait ma prudence et ma circonspection, 1l croyait me rendre service en me prévenant que si je suivais MM. les ministres à leur audience chez Madame la Dauphine, je lui ferais une peine extrême. » Le Prussien se le tint pour dit et se dispensa de paraitre au diner hehdomadaire que donnait le ministre des Affaires Étrangères, «non seulement parce qu’on ne m'avait point invité, mais aussi afin d'éviter de me trouver avec MM. de Stahremderg et de Vitzthum (2), et d'épargner à M. Rouillé l’embarras dans lequel ma présence aurait pu le jeter ».
(1) Knyphausen à Frédéric, 10 septembre 1756. Archives des Affaires Étrangères et Correspondance politique, vol. XIIT, p. 424. (2) Ministre “e Saxe à Paris.
Dans sa conversation avec Knyphausen le ministre francais se plaignit amèrement des actes du roi de Prusse. « Depuis la guerre présente le droit des gens paraissait ètre entièrement anéanti en Europe, ct les Princes ne semblaient prendre conseil que de leurs convenances et leurs passions. » Il observa « qu'il pourrait bien arriver qu'on prit ici la résolution de rappeler le marquis de Valory. » Enfin « il m'a réitéré plusieurs fois : Le but que nous avions en faisant le traité de Versailles était certainement de borner notre vengeance à la Grande-Bretagne, et d’éviter que la guerre ne se communiquât au continent; mais nous voilà forcés de la faire sur terre, par l'obligation dans laquelle nous sommes de remplir les engagements qui subsistent entre nous et la cour de Vienne. » Knyphausen cite les propos tenus par des membres du cabinet : « que l'esprix anglais paraissait avoir passé à Berlin ; qu’on y avait le mème mépris qu'à Londres pour tout ce que le droit des gens avait de plus sacré; qu’en un mot Votre Majesté pratiquait les mêmes violences sur le continent que l’Angleterre avait exercées sur mer. » Il résume ses appréciations dans les termes suivants : « L'aigreur qui règne à Versailles contre Votre Majesté est non seulement causée par son invasion en Saxe, mais par les procédés dont le roi de Pologne se plaint que cet événement est accompagné, et qui ont jeté Madame la Dauphine dans le plus grand désespoir; car sans cet accessoire, le parti qu'a pris Votre Majesté aurait certainement fait des impressions plus lentes et moins vives. »
Deux jours plus tard (1), l’'envoyé prussien insiste de nouveau sur le revirement produit dans l'opinion par les événements de Saxe. Il raconte de nouvelles démarches de la Dauphine auprèstdu roi, l'émotion de ce dernier et les promesses qu’il a faites pour consoler sa belle-fille. « Je ne
(1) Knyphausen à Frédéric, 12 septembre 1756. Affaires Étrangères et Cor- -espondance politique, vol. XIII, p. 433.