RUPTURE ENTRE LA FRANCE ET LA PRUSSE
D'après Knyphausen, il fallait attribuer la brouille au dépit qu'avait occasionné à Louis XV l'échec de la mission de Nivernts, et aux efforts de M"° de Pompadour et de l'abbé de Bernis. Aux noms de ces adversaires persistants , il aurait pu ajouter celui de Stahremberg. Ce dernier, en annonçant le rappel de Valory et la défense faite à Knyphausen de paraitre à la cour, écrivait à Kaunitz (1) : « C'était 1à un point bien important à obtenir pour nous. Je l'ai amené de loin, et n'ai cessé d'y travailler, sans qu'il y ait beaucoup paru, depuis la levée de boucliers du roi de Prusse. »
Knyphausen ne recut l'ordre de quitter son poste que dans les premiers jours de novembre; il mit à profit ce répit pour transmettre à son souverain des renseignements précis et exacts sur les projets militaires, d'ailleurs fort contradictoires, du gouvernement francais.
Le dernier acte du programme tracé par le chancelier de l'Impératrice en août 1755 était accompli; la rupture définitive et complète entre la France et la Prusse avait eu lieu. À ce résultat négatif, devaient succéder les conséquences positives que les nouveaux alliés attendaient de leur accord. De part et d'autre il restait fort à faire pour établir sur des bases solides la confiance mutuelle, et pour déterminer les avantages réciproques à tirer de l’action commune.
(1) Stahremberg à Kaunitz, 23 octobre 1756. Archives de Vienne.
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IE CHAPITRE Il Ë NÉGOCIATIONS A PARIS ET A VIENNE.
La brusque agression de Frédéric contre la Saxe fut une surprise pour la cour de Versailles tout autant que pour
celles de Dresde et de Vienne. Dans les conseils du Roi , Très Chrétien, ou tout au moins dans l'esprit de certain l de ses membres, 1l y avait eu un léger revirement favo- ‘ rable au roi de Prusse: les communications de Berlin, habilement commentées par Knyphausen, avaient engendré I des doutes sur la franchise de l'attitude de l'Autriche. On I se demandait s’il n’y avait pas quelque vérité dans l’accu- t sation si hardiment lancée dans l'ultimatum prussien, à ti propos de l'alliance de la cour de Vienne avec celles de 5 Pétersbourg ct de Dresde. Que signifiait cet accord si soi- d gneusement dissimulé? Que devait-on penser du souci évi- | d dent de l’Impératrice de maintenir la France en dehors de le ses pourparlers intimes avec la Tzarine? D'autre part, les q d difficultés sans cesse renaissantes que rencontrait la con- s’ clusion du grand projet de traité offensif, la lenteur, la hi tenacité mème des négociateurs autrichiens, n'indiquaient- L P: elles pas de l’hésitation à contracter des liens plus étroits le avec le cabinet de Versailles ? L'Impératrice, satisfaite d'’a- | M:
voir brisé l'union de la France et de la Prusse, se croyait peut-être en état de recouvrer la Silésie avec le seul appui | de la Russie, et espérait échapper aux remaniements de
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territoires que la France comptait obtenir pour prix de son concours. Frédéric et son représentant avaient très adroitement exploité à leur avantage les obscurités de ‘a situation; en dénonçant les projets belliqueux de la cour de Vienne, la diplomatie prussienne avait assumé (1) qu'ils étaient inconnus à Versailles; aussi la couleur de loyauté et de confiance dont l’ancien allié avait su décorer son 1angage, n'avait pas été sans exercer de l'effet sur des esprits à peine ralliés à la nouvelle politique. Mais l'impression ainsi pr-duite ne fut qu'éphémère, et l'échatfaudage à peine relevé s’écroula à la nouvelle de l'invasion de la Saxe. Les procédés de l’armée prussienne, le manque d'’égards dont on usa vis-à-vis du roi de Pologne, père de la Dauphine, 'e,peu de compte qu’on avait tenu à Berlin des avertissements solennels venus de Versailles, réveillèrent l’amour-propre de Louis XV et amenèrent une réaction violente contre le roi de Prusse.
« C'a été samedi passé le # de ce mois, écrit Stahremberg (2), que l’on a recu ici, par un courrier que M. de Valory a expédié, la première nouvelle de la marche des troupes prussiennes. Elles avaient déjà occupé Leipsick et tous les environs lorsque le courrier y passa. Le lendemain, 5 du mois, il arriva deux courriers de Dresde, l'un expédié par le comte de Broglie, et l’autre adressé au comte de Vitzdom (3) par sa cour. Ces deux courriers portèrent les détails de tout ce qui s’est passé en Saxe depuis la réquisition faite par le ministre de Prusse... Tout le public s'intéresse à nous et regarde le roi de Prusse comme l’ennemi déclaré de la France: l’animosité contre le roi de Prusse est présentement telle que nous Le puissions désirer; les dispositions des esprits sont tout à faits favorables. …. Madame la Dauphine est dans la plus grande désolation
(1) Stahremberg à Kaunitz, 29 août 1756. Archives de Vienne. ‘2) Stahremberg à Kaunitz, 9 septembre 1756. Archives de Vienne. (3) Ministre du roi de Pologne à Paris.
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de tout ce qui se passe en Saxe. Le roi en est attendri, mais les secours n’en sont pas plus prompts pour cela. » L'ambassadeur autrichien n'avait pas attendu les ordres de sa cour pour agir; aussitôt les nouvelles de Saxe recues, il fit, « tant près de M. Rouïllé qu'’auprès de l'abbé de Bernis, la réquisition en bonne forme des secours que nous attendions de Sa Majesté Très Chrétienne, les priant de vouloir bien lui apprendre à combien l’on comptait porter ce secours, en quel temps il serait en état de marcher, et où l’on croyait qu'il serait de l'intérêt de la cause commune de diriger sa marche ».
Le lendemain même (1), Bernis lui apporta la réponse : Le roi de Prusse étant en route pour attaquer les États de l’Impératrice, le roi de France était prêt à fournir le secours stipulé par le traité de Versailles; on laissait à l’Impératrice le soin de choisir entre un subside à verser immédiatement, ou l'envoi d’un corps de 2%,000 hommes qui serait porté sur le point qu'elle indiquerait; pour économiser le délai que prendrait la consultation, l'armée auxiliaire serait réunie sans retard à Metz. Ces avis favorables étaient toutefois accompagnés de réserves, les ministres francais, et en particulier les conseillers militaires de Sa Majesté Très Chrétienne, émettaient la crainte que les troupes désignées ne pussent être rendues en Bohème en temps utile pour la campagne actuelle; leur éloignement ae France faisait prévoir des difficultés de subsistance et de recrutement; par contre « on avait beaucoup goûté l'idée de la diversion projetée dans les pays de Clèves et de la Marche »; on se préoccupait surtout de la défense des Pays-Bas et de la protection des ports d'Ostende et de Nieuport contre un coup de main des Anglais. Pour parer à ce danger, et pour tenir en respect les divisions hanovriennes, hessoises et prussiennes que l'ennemi pourrait rassembler sur la rive droite du Rhin, il serait peut-être préférable de
{1) Probablement, le 8 septembre.