CAUSES DE MÉSINTELLIGENCE ENTRE VIENNE ET VERSAILLES
france, afin d'écrire sans se déranger... quand elles attendent compagnie. » Dans le meuble serait incrusté un portrait de l’Impératiice « garni de diamants pour le prix et la valeur que Sa Majesté pourrait déterminer. »
Cependant le ton amical de la correspondance n'excluait pas tout dissentiment entre les deux gouvernements; les relations depuis longtemps cordiales avaient pris, il est vrai, depuis l'avènement de Bernis au ministère, une tournure de confiance et de loyauté réciproques qui leur avait fait défaut du temps de son prédécesseur Rouillé; mais sous ces apparences riantes se dissimulaient des restes de suspicion, que les adversaires de l'alliance, encore nombreux à Vienne et à Paris, s’efforcaient de faire revivre. Le nouvel ambassadeur de Louis XV, le comte de Choiseul Stainville, entré en possession de son poste (1) le 20 août, avait été bien accueilli par Marie-Thérèse et par son entourage; mais encore neuf sur le terrain de la cour impériale, il ne pouvait prétendre à l'intimité de rapports qui existait à Versailles entre Bernis et Stahremberg.
Il se produisait d’ailleurs entre les souverains alliés des divergences accusées, tant sur les opérations militaires que sur la conduite à tenir à l'égard de la Russie et des princes protestants de l’Allemagne. Tandis que la cour de Vienne ne cessait d'insister pour une action plus directe et plus énergique des armées françaises contre le roi de Prusse, le cabinet de Versailles voyait d'un mauvais œil la diversion des Autrichiens en Silésie. On n’était pas plus d’accord sur l'attitude à prendre à Pétersbourg et à Varsovie : Kaunitz, très au courant des influences auxquelles obéissait Élisabeth , n'avait aucun doute sur la sincérité de cette princesse, comptait sur son action et faisait bon marché
(1) La situation matérielle faite à Stainville était très belle : en plus de 150,000 livres d'appointements et 10,000 de pension annuelle, il avait touché 180,000 livres de gratification pour frais d'installation et 50,000 de gratification extraordinaire. Stahremberg à Kaunitz, 28 avril 1757. Archives de Vienne.
des plaintes des Polonais sur les procédés des troupes moscovites. À Versailles au contraire, les ministres prétaient volontiers l'oreille aux rapports du comte de Broglie sur les dangers de l1 prépondérance russe en Pologne; ils invoquaient la reraite inexplicable d'Apraxine pour justifier la défiance que leur inspiraient les desseins mystérieux de la puissance du nord. Sur le terrain des affaires allemandes, le conflit éclatait plus apparent : Marie-Thérèse ne cachait pas son désir de ménager les princes protestants du Nord et aurait accepté la neutralité de l'Électeur du Hanovre; Louis XV voulait se venger du roi d'Angleterre en occupant ses possessions continentales, et n’éprouvait aucun scrupule à pressurer les cujets de ce monarque et ceux de ses alliés, afin d’en tirer les moyens de subsistance pour les armées en campagne. Enfin la question financière, tant celle du partage des contributions de guerre à lever en Allemagne que celle des versements (1) par le trésor français des subsides dus à l’Impératrice, donnait lieu à des discussions presque quotidiennes.
Mais parmi les nombreuses préoccupations de la cour d'Autriche, la principale puisait sa source dans les bruits persistants de pourparlers entre le roi de Prusse et le commandant de la grande armée. Les agissements de Richelieu devenaient de plus en plus suspects; non content de traiter avec les Hanovriens sans consulter son gouvernement, il avait recu un émissaire de Frédéric et n'avait pas dissimulé son sentiment sur l'avantage d'une entente avec ce prince. Sans doute il avait transmis très correctement à Versailles la communication qui lui avait été faite; mais, s’il fallait en croire les bruits venus d’Halberstadt, sans attendre le retour du courrier de France il avait conclu avec l'ennemi un arrangement pour la neutralité de la province prussienne qu’il venait d'occuper. Que signifiait cet accord,
(1) Ces versements étaient fort en retard. Stahremberg s'en plaint dans plusieurs de ses lettres.
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