DISCOURS DE FRÉDÉRIC A SES OFFICIERS
peaux et ses sabres, et je ferai couper les galons de ses habits. Adieu, Messieurs, dans peu nous aurons battu l’ennemi ou nous ne nous reverrons jamais. »
Cette harangue, où les menaces étaient associées avec art aux sentiments les plus élevés, produisit son effet sur les rudes soldats qui l’entendirent. Des officiers, l’enthousiasme gagna tout le militaire; ces mêmc: hommes, qui quelques jours auparavant ne semblaient avoir d'autre pensée que celle de se dérober à leur terrible besogne, demandèrent à cor et à cris qu'on les menât au combat. Un fin observateur, ie brigadier Montazet, avait été vivement frappé de la conduite des Prussiens si braves au feu et si enclins à déserter au moindre échec; il fait part de ses impressions à Duverney (1). « Il faut l'avouer, Monsieur, c'est un homme bien singulier que ce Prince pour se faire servir aussi bien qu'il le fait, par des troupes qui le détestent, et c'est l'officier en général aussi bien que le soldat; en un mot je viens de voir quelque chose d’unique. » Ici Montazet relate l'aventure du duc de Bevern qu'il explique par le désir de « finir son esclavage. Jugez d’après cet exemple ce que doivent penser et l'officier et le soldat. Peut-on douter par conséquent que les trois quarts de son armée ne s'en fussent avec le plus grand plaisir, s'ils osaient le hasarder? Malgré cela ces gens-là se battent comme des diables et manœuvrent de mème, ne cherchant cependant qu'à s'échapper; aussi le font-ils dès qu'ils en trouvent l’occasion. » Suit le récit de la désertion de la garnison de Breslau. Montazet termine ainsi : « J'entre avec vous dais tous ces détails, parce qu'ils constatent l'espèce de puissance à qui nous avons affaire, et qu'ils prouvent bien combien les movens qu'il a sont dangereux, puisqu | tire aussi grand parti des hommes qui le détestent. »
(1) Montazet à Duverney. Camp de Breslau, 26 novembre 1757. Archives de la Guerre.
Quel que füt le secret de l'influence qu'exerça Frédéric sur ses soldats, quelque contradiction qu'il pût y avoir entre cette nature sèche, précise, sarcastique, et le sentiment de dévouement absolu, d'obéissance passive, de sacrifice héroïque dont il sut animer ses subordonnés, qu’il faille attribuer leur état d'âme au courant, en quelque sorte magnétique, que produit le prestige du génie rehaussé par l'énergie de la volonté, on ne saurait nier la grandeur du résultat. Jamais peut-être dans sa longue carrière, Frédéric ne demanda plus à son armée et n'obtint plus d'elle.
Malgré sa détermination de tenter le sort.d’une dernière bataille, le Roi envisagea avec son sang-froid habituel l'éventualité d'un échec. Bien résolu à ne pas survivre à une défaite, il prépara son testament et le confia au fidèle Eichel avec ordre de le remettre, le cas échéant, entre les mains de son frère à Berlin. La pièce est typique : « Pour ce qui me regarde (1), je veux être enterré à Sans-Souci, sans faste, sans pompe et de nuit; je ne veux pas que mon corps soit ouvert, mais qu'on m'envoie là-bas sans façon et qu'on m'enlève la nuit... Quant aux affaires... si la bataille se gagne, il fut néanmoins que mon frère dépèche quelqu'un en France avec une notification, et qui négocie en même temps la paix avec des pleins pouvoirs. »
Autour de Frédéric, parmi ses serviteurs les plus attachés, ses amis les plus intimes, le découragement était poussé à l'extrême. « Plaise au bon Dieu, s’écriait Eichel (2), que le Roi ne succombe pas dans ses expéditions militaires et qu'il n’y ait plus de désordre. » Le jour même de Leuthen Mitchell écrivait à sa cour (3) : « Je n'ai aucun espoir dans
(1) Testament du Roi avant la bataille. Correspondance Politique, vol. XVI, p. 70.
(2) Eichel à Finkenstein, 19 novembre 1757. Correspondance politique, vol. XVI, p. 4i.
(3) Mitchell à Holdernesse. Leipsick, 5 décembre 1757. Mitchell Papers.