‹ La guerre de Sept ans [microforme] (volume 5)Chapitre 366 sur 385 · PRISE DE LEUTHEN · texte numérisé non relu

PRISE DE LEUTHEN

canon de l’assaillant, avaient donné l’ordre de secourir la gauche et de ramener au plus vite de ce côté les troupes si malencontreusement envoyées à Lucchesi. Les progrès des Prussiens, la supériorité de leur artillerie, et surtout l'effondrement rapide de Nadasdy, ne laissèrent pas aux Impériaux le temps nécessaire pour reformer leur ligne et organiser la résistance. Tout d’abord, leurs efforts isolés n'eurent pas grand résultat; les renforts arrivant par petits paquets, sans ensemble, vinrent se mêler inutilement à la masse des vaincus et partagèrent bientôt leur désordre. Le village de Leuthen, insuffisamment garni et qu’on avait négligé de mettre en état de défense, coûta cependant aux soldats de Frédéric un effort sérieux. Des partis autrichiens retranchés dans le cimetière catholique situé au centre du village, en face du chemin de Sagschütz, luttèrent longtemps. Les murs du cimetière et la partie inférieure de l'église portent encore les traces des boulets prussiens, dont quelques-uns sont restés incrustés dans la maconnerie. Enfin, non sans des pertes sensibles, les bataillons du prince Maurice, parmi lesquels celui de la garde prussienne enlevé par Müllendorf, alors jeune capitaine, se rendirent maitres de Leuthen; mais quand ils voulurent en déboucher, ils se heurtèrent à une ligne de feu qui les arrèêta sur place.

Au nord du village, et près d’une petite butte où se trouvent encore les deux moulins à vent qui desservent les besoins locaux, les Autrichiens avaient pu mettre en batterie la plus grande partie de leur artillerie. Sous la protection du canon, ils cherchèrent à déployer l'infanterie accourue de la droite, à la ranger au nord de Leuthen parallèlement à celle de Frédéric, et À prendre ainsi une position perpendiculaire à celle qu'ils avaient occupée eux-mêmes le matin. De leur côté les Prussiens, pour remplacer les unités qui s'étaient battues à l’intérieur de Leuthen, et qui à la suite de ce combat avaient perdu leurs

formations régulières, avaient fait passer au premier rang presque tous les bataillons de seconde ligne. L'aile gauche, sous les ordres de Retzow, qui n'avait pas été engagée, vint seconder l'effort du prince M ‘1rice ; mais à peine les six bataillons qui composaient cett division parurentils dans la plaine entre Radaxdorf et Leuthen, qu’ils tombèrent sous le feu des batteries autrichiennes posiées au delà de ce village. Une panique s'ensuivit; pendant quelque temps, les hommes demeurèrent sourds à tous les appels de leurs officiers et refusèrent d'avancer; enfin le lieutenant de Retzow, qui servait d'adjudant à son père, parvint à entrainer le seul bataillon disponible de la réserve. Cet exemple fut suivi; les soldats se ressaisirent et vinrent se porter à la gauche de Leuthen. Sur ce point du champ de bataille, la reprise de l'attaque fut puissamment aidée par une forte batterie que le Roi plaça sur le Butterberg. Le tir de ces pièces, parmi lesquelles se distinguèrent les gros canons empruntés à la place de Glogau, infligea des pertes terribles aux Autrichiens empilés en masses profondes près des iouliu. À vent et aux abords des maisons. Néanmoins ceux-ci tenaient toujours; il était quatre heures: la courte journée du mois de décembre touchait à sa fin, et la lutte autour de Leuthen était encore indécise. Le combat restait stationnaire; les bataillons royaux ne pouvaient dépasser les vergers du village, tandis que les Autrichiens échouaïient dans leurs efforts pour le reprendre.

Ce furent une fausse manœuvre des Impériaux et une charge de la cavalerie prussienne qui décidèrent la victoire. Durant le “ombat de Leuthen, le général autrichien Lucchesi avart pris place avec la cavalerie de l'aile droite en avant de Frobelwitz: voyant devant lui l'infanterie de Retzow qui se maintenait péniblement et dont la position très en l'air paraissait fort exposée, 1l erut l'occasion belle et se porta sur elle à toutes jambes. Malheureuse ment pour lui, les accidents de terrain et le bois de Ra-

CHARGE DE DRIESEN. 715

daxdorf lui avaient dérobé la vue de la cavalerie de Driesen qui n'avait pas encore donné, et dont la mission s'était bornée à couvrir le flanc de l'infanterie. Driesen, avec beaucoup d'à propos, aussitôt qu'il s'aperçut de la manœuvre de Lucchesi, divisa ses 50 escadrons, lui en jeta 10 sur le flanc, le fit tourner par les dragons de Baireuth et les hussards de Puttkammer, et l’aborda de front avec le reste de sa troupe. Cette contre-attaque eut une pleine réussite ; les cavaliers autrichiens furent sabrés et culbutés, Lucchesi fut tué, et ses cuirassiers s’enfuirent portant le désordre et le désarroi dans ce qui était encore intact de l’armée autrichienne. C'est ainsi que les bataillons de l'extrême droite qui arrivaient au feu se retirèrent sans avoir brûlé une cartouche.

Malgré cet échec décisif, la résistance continua autour de Leuthen; les régiments autrichiens de Wallis et de Durlach, mèlés aux débris de quelques autres corps, tinrent bon en dépit de la fuite de leurs camarades; mais pris à dos par les escadrons victorieux de Driesen, ils durent reculer à leur tour en abandonnant de nombreux prisonniers au vainqueur. De toute l'armée impériale, seules quelques fractions du corps de Nadasdy avaient conservé ou repris leurs formations. Ce général fit bonne contenance, repoussa une attaque de la cavalerie prussienne et put sauver une fraction de l'aile gauche. Quant au reste des soldats du prince Charles il fut impossible de les remettre en ordre, et, l'obscurité aidant, la retraite devint un véritable sauve-qui-peut que le prince de Ligne (1) va nous décrire.

« Je voulus, aidé du brave reste de nos Wallons de tous les régiments, et de quelques soldats hongrois que

j'avais ralliés, faire encore une tentative. J'avais pris un

drapeau pour les animer, mon épée dans la main droite,

(1) Campagnes de 1757 et 1758, par un offic‘er supérieur autrichien. Archives de la Guerre.

mon bonnet que j'avais perdu pendant l’action je ne sais comment, tous mes cheveux épars je devais faire une bonne figure. Nous étions toujours exposés à la canonnade, et} crois que j'aurais encore ramené ces braves gens aux coups de fusil que l'ennemi continuait à tirer comme s’il y avait eu encore quelqu'un pour les essuyer; mais tout le monde était parti et il fallut éviter d’être faits prisonniers. Je passai avec notre major et ces 200 et 25 hommes, restes infortunés du plus beau sang du monde, la rivière sur le pont de Grossmarschwitz... Mon major et moi avec notre petit monde nous nous retirâmes à la première maison que nous trouvâmes après la Lohe à la lueur du canon ennemi, car il fallait cela pour éclairer cette nuit, la plus obscure qui fût jamais... De notre pauvre bataillon, nous avons perdu un major, un lieutenant-colonel, et pour abréger le compte, tout le monde presque, car nous n'étions que 4 officiers qui n'avons pas été touchés. Le duc d'Arenberg, passant par cette maison où j'étais sur les cinq heures du matin, me persuada d'aller avec lui; je quittai mon petit débris que j'avais fait coucher dans une bonne écurie pour se bien reposer, et je l'accompagnai jusqu'à Gräbschen où étaient le Prince et le maréchal, aussi tristes qu'on peut se l'imaginer et qu'exigeait une si épouvantable journée. Quelle différence depuis douze jours! L'idée m'en fait encore frémmr d'horreur. De là nous allâmes à Klettendorf pour voir s'il n’y avait pas moyen de trouver l'armée,; on eût dit qu'elle ne subsistait plus; il est vrai que sil yen avait,il n y en avait guère; il était près de onze heures qu'on n'en voyait presque rien. Jamais de mes jours je ne me retrouverai dans une situation aussi triste. »

M. de Montazet (1) dans son rapport tient à peu près le mème langage : « La grande obscurité mit un tel désordre dans la marche des troupes que nos chefs ne trouvèrent

(1) Montazet à Paulmy. Camp de Schweidnitz, 10 décembre 1757. Archives de la Guerre.

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