DIFFÉRENCE DE VUES DES DEUX COURS
On peut se demander si l'argumentation indigeste et les développements enchevêtrés du document autrichien dont nous venons de donner quelques courts extraits, eussent influé sur la manière de voir du cabinet francais. La pièce fut d'ailleurs consciencieusement transmise par d'Estrées: mais la véritable scène des négociations était à Paris: aussi Kaunitz eut-il soin de mettre Stahrembeig au courant dans une dépèche où il énumère (1) toutes les objections qu'il aurait à présenter contre l’entreprise du Hanovre. Parmi les conséquences facheuses à prévoir, il est curieux de voir figurer le retour des troupes hanovriennes en garnison en Angleterre (2): Avec l'appoint des Hessois et des autres alliés, «il s'ensuivrait au moins une armée de 50,000 hommes, vis-à-vis de laquelle l’armée francaise se trouverait d'autant plus exposée qu'on ne serait pas dans la possibilité de pouvoir la secourir... Le ministère anglais verrait avec indifférence les pertes que pourrait faire l'Électorat du Hanovre ; mais le roi d'Angleterre, réduit au désespoir, ouvrirait même ses trésors de Hanovre pour opposer une armée formidable à la France. Il répandrait de l'argent à pleines mains en Russie et en Turquie pour exciter des cabales, des troubles et des révolulutions qui pourraient rendre l'issue de la guerre fatale au nouveau système. » Si l'on rapproche ce langage de celui que d’Estrées avait tenu à Kaunitz, on sera édifié sur l'antagonisme des vues politiques des nouveaux alliés. Pour
la France, le véritable ennemi était encore l'Angleterre ; à Vienne, au contraire, on ne songeait, et on n'avait jamais songé, qu’au roi de Prusse.
Toutefois, il eût été dangereux de trop montrer son
(1) Kaunitz à Slahremberg, 14 novembre 1756. Posi-scriptum. Archives de Vienne.
(2) Des troupes hanovriennes et hessoises, au nombre de 24,000 hommes, avaient été appelées en Angleterre au printemps de 1756 pour parer à l'éventualité d'un débarquement des Francais.
jeu; aussi, à sa lettre officielle, le chancelier ajouta-t-il un billet particulier (1), dans lequel il s’efforcait par avance de dissiper les inquiétudes et les soupçons que ferait naitre, à la cour de Versailles, la fin de non-recevoir opposée au projet apnorté par d'Estrées. « Le zèle le plus pur me dicte, mon cher comte, tout ce que je vous communique aujourd'hui. Tàchez que l’on ne donne point dans l’idée qu'il y a des vues secondes et de la prédilection pour Hanovre. Dans notre fait, rien ne serait plus faux. Mon opinion me parait, de bonne foi, appuyée sur des arguments invincibles; je vous proteste devant Dieu que je penserais comme je pense si j'avais l'honneur d’être du conseil du Roi. Les affaires de la France vis-à-vis de l'Angleterre sont heureusement dans la plus belle passe du monde; il n’est guère possible que la chance puisse tourner à l'avantage de ses ennemis que par le moyen d’une guerre générale. Serait-il naturel de vouloir se précipiter soi-même dans cet abime que la France sait bien que ses ennemis lui creusent depuis longtemps”? Et pourrait-on ne pas sentir que ce serait le vrai moyen de tout perdre, soit à l'égard de la guerre vis-à-vis de l'Angleterre, soit à l'égard du grand objet commun qui doit mettre la France au faite de sa grandeur? Je vous avoue que je ne saurais l'imaginer de la part d’un ministère aussi éclairé, du moment qu'il voudra y repenser sans prévention. »
D'Estrées, qui s’écoutait volontiers et qui se faisait illusion sur les effets de son éloquence, fut désappointé par la réponse de la cour de Vienne (2). Il ne repoussa pas cependant d'une facon absolue l'idée de la neutralité du Hanovre, et déclara s’en référer sur ce point aux lumières supérieures du Roi. En revanche il est foncièrement
(1) Kaunitz à Stahremberg, dernier Post-scriptum, 14 novembre 1756. Ar-
chives de Vienne.
(2) Estrées au ministre, 28 novembre 1756. Affaires Étrangères.