NOUVELLES CONVERSATIONS DE KAUNITZ ET DE D'ESTRÉES
hostile à l'envoi d'un corps frañcais en Saxe. « Voulez-vous que je vous parle franchement, dit-il à Kaunitz, voilà un mauvais projet, et je vous avoue que je n'en ai guère vu qui soit moins de mon goût; mais comme Je ne puis rien décider sur cela, Le Roi m'enverra ses ordres. » M. de Kaunitz, reprenant la parole, me dit : « On pourra peut-être vous fournir quelque autre projet. » À quoi j'ai répondu : « Je ne vois plus que celui des 24,000 hommes, et il ne vaut mieux que celui des #0,000 que parce qu'il mettra notre honneur à couvert, et que si nous n’agissons pas aussi vite et aussi loin que vous le désirez, vous n'aurez pas à vous en prendre à nos généraux et à notre mauvaise volonté
mais seulement à l'impossibilité qui alors vous sera mieux connue qu'elle ne vous l’est à présent. » M. de Kaunitz m'a dit alors : « Mais le traité de Versailles et les 24,000 hommes sont une chose, et les traités à faire sont une autre; » et comme il voulait continuer de me dire le reste, ce dont je me doute un peu, je l'ai interrompu en lui disant : « Je ne veux rien faire de plus, et alors comme alors, ce que le Roi jugera à propos de faire sera exécuté avec diligence et exactitude, vous pouvez y compter. » — « Je l'ai quitté en lui disant : « Monsieur, je puis aller écrire à présent; je trouve que j'en ai assez dit, et peutêtre trop. »
Ce fut sans doute au sujet du contre-projet de Vienne qu'eurent lieu au sein du cabinet francais les discussions dont Bernis donne un aperçu (1) dans ses mémoires. Préoccupé de sa justification devant l'histoire, l'écrivain s’attribue le mérite de toutes les solutions heureuses, ou qui auraient pu l'être, et rejette sur les ministres la responsabilité de la plupart des décisions qui entrainèrent par la suite des résultats ésastreux. Mais tout en allouant une large part à l’exagération dans le brevet de clair-
(1) Mémoires de Bernis, vol. I, chapitre xxvir.
voyance que l'auteur se décerne, et en faisant abstraction des mobiles de jalousie qui, d'après lui, auraient inspiré le langage et le vote de ses collaborateurs, nous devons reconnaitre que la version de l'abbé se trouve dans une certaine mesure confirmée par sa correspondance avec Duverney, et par les dépèches de Stahremberg.
A en croire Bernis, le ministre de la guerre, le maréchal de Belleisle , leurs amis, et parmi eux le plus avisé, Paris Duverney, se seraient refusés à jouer en Allemagne un rôle secondaire ; ils se seraient prononcés pour une large participation à la guerre continentale, et pour l’entrée en campagne d’une armée imposante prète à opérer contre le Hanovre, et éventuellement contre la Prusse. Grâce à cet effort, on espérait garder à la France son ascendant séculaire en Allemagne, terrasser l'ennemi par un déploiement de forces considérables, et finir promptement les hostilités. Seul le ministre de la marine, M. de Machault, aurait protesté contre l’affec'ation à la guerre de terre des ressources indispensables pour les armements maritimes. On lui répondit en citant la politique de Mazarin et de Richelieu et en invoquant le traité de Westphalie. Appelé devant le comité, Bernis, tout en s’inclinant devant la nécessité d'intervenir dans les affaires d'Allemagne, aurait voulu restreindre l’action de la France dans ce pays à l'emploi des contingents Ges princes de l'Empire à la solde française, et au paiement des subsides destinés à assurer la coopération de la Russie et de la Suède ; les troupes nationales auraient été réservées pour la défense du territoire et pour la surveillance de la Hollande et des États protestants. Ces vues furent combattues par d'Argenson et Belleisle qui représentèrent (1) « qu'on ruincrait la France en éternisant la guerre... que le Roi n'aurait aucune influence en Allemagne, ou du moins qu'il
(1) Mémoires de Bernis, vol. I, p. 307.
qui :
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(1) Bel dinal de (2) M.
jusqu'au Bernis f:
(3) Rés Duverne:
DÉBATS DANS LE COMITÉ. 95 serait privé du premier crédit s'il n'agissait pas avec ses propres troupes... ; qu'il fallait, ou ne pas nous mêler du tout de la guerre d'Allemagne, ou la terminer au bout d'une campagne, où deux au plus, en y employant 150,000 hommes; qu'une si grande masse écraserait par son poids l'Étecteur du Hanovre et ses alliés, et que cet Électorat nous servirait de dédommagement vis-à-vis de l'Angleterre, dans le cas où nous aurions perdu quelqu'une de nos colonies... M. de Machault espéra encore écarter la guerre de terre en demandant soixante-six millions de fonds par an pour le seul maintien de la marine tant que la guerre durcrait; ils lui furent accordés, comme si le Roi avait eu la baguette des fées pour créer de l'or. »
Bernis qui écrivait longtemps après les événements et qui sentait le fardeau de la responsabilité, met en avant pour excuse l'ignorance dans laquelle il se trouvait de la situation financière du pays. Il est difficile de concilier cette échappatoire avec le billet qu'il adressait (1) vers cette époque à Paris Düverney : « M. de Moras (2), mon cher ami, revient de Brunoy (3), tout armé de difficultés qui paraissent insurmontables. Il avait confondu M" de Pompadour; je la rassurai en présence de M. de Moras, à qui je fis sentir qu'il n'était ss nossible de faire jouer au Roi toutes les semaines un personnage ridicule, que le Roi avait pris son parti, que ce parti était déjà annoncé à Vienne, et qu'il n'y avait qu'à retrancher d'un côté pour ajouter de l’autre, que ceci était forcé, et que si nous commencions par des partis faibles nous n’en ferions par
(1) Bernis à Paris-Duverney, 23 octobre 1765, Correspondance du Cardinal de Bernis arrc M. Paris- Duverney.
(2) M. de Moras, contrôleur général des finances, depuis le 24 avril 1756 jusqu'au 3 septembre 1757. Il ne parait pas avoir assisté au comité dont Bernis fait le récit.
(3) Résidence de M. de Montmartel, banquier de la cour, frère de Paris- Duverney.
la suite que plus äe dépenses, et qu'il était inutile de chagriner le Roi en lui prouvant qu'il n’était pas en état de soutenir ce à quoi il s'était engagé. Depuis cette conversation, tout est rentré dans le calme. Je crois que M. de Moras, fort sagement, a voulu qu'on sentit tout le poids de sa charge, et qu'on ne le rendit responsabie de rien. C'est un honnête homme et qui a du courage. »
D'après l'abbé diplomate, « les malheurs du roi de Pologne, les pleurs de M"° la Dauphine, la générosité du Roi, son amour pour sa famiile, la chaleur qu'on a toujours pour de nouveaux alliés, les avantages qu'on espérait tirer des conventions avec la cour de Vienne, furent les causes “éterminantes de la résolution qu'on prit de participer eu grand à la guerre de terre; » à ces raisons, dont une seule avait quelque valeur, Bernis aurait pu ajouter la légèreté et l’imprévoyance des hommes qui composaient le conseil de Sa Majesté Très Chrétienne.
S'il faut s’en rapporter aux délibérations du comité dont nous venons de faire l'esquisse, et aux arguments qne notre abbé met dans la bouche des ministres dont l'opinion avait triomphé, le projet de ménager le Hanovre, suzgéré par la cour de Vienne, devait rencontrer une vive résistance à Paris. S'il en fut ainsi tout d'abord {1), l'opposition ne dura guère. Avant mème la réception du contreprojet autrichien, et probablement sur la communication de lo lettre de Kaunitz (2), le négociateur français avait pris parti. « J'ai lu votre dernier mémoire, écrit-il à Duverney (3); il contient de fort bonnes objections contre toute idée de neutralité avec Hanovre, et toute marche
(1) “fémoires de Bernis, vol. I, p. 302.
(2) Kaunitz à Sfahremberg, 14 novembre 1756, déjà citée.
(3) Paris à Duverney, « ce dimanche ». au début de son billet, Bernis parle de la « réponse de Vienne au plan du comte d'Estrées » comme n'étant pas arrivée. Cette pièce datée du 27 novembre ayant dû parvenir à Paris vers le 6 ou 7 décerabre, le billet cité est donc antérieur de quelques j’urs.
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