KAUNITZ ET D'ESTRÉES
En :isant ces lignes, or doit reconnaître que si le gouvernement de Louis XV se laissait imposer la majeure partie du pan de Vienne, il soulignait cette concession de commentaires peu aimables à l'adresse de l'Impératrice. Stahremberg, en homme pratique, ne s'arrêta pas aux difficultés de la forme; il avait obtenu le fond, et cela lui suffisait; aussi conseilla-t-il d'accepter les propositions francaises. |
Dans ces conditions, il semblait que l'accord dût s’établir sans autre retard entre les deux cours; il n’en fut rien. La pièce semi politique, semi militaire que Bernis avait remise à l'ambassadeur, fut doublée d’une annexe où dominait cette fois la note militaire, et dont. la rédaction avait été confiée au maréchal de Belleisle (1). Ce second document, qui parvint aux mains de Kaunitz par l'entremise de d’Estrées, s’écartait dans quelques-uns de ses développements de celui que le chancelier venait de recevoir directement. Il en exprima son étonnément au général : « je ne comprends pas (2) pourquoi ni comment on a donné à M. de Stahremberg un mémoire si différent de celui que vous avez remis ici; quoique dans le fond ce soit la même chose, il y a des phrases contournées qui sembleraient laisser des équivoques; ce sont des plaintes sur notre amitié pour les Anglais, comme si elle était réelle ». D’Estrées de répondre qu'il ignorait le contenu de la pièce incriminée. Kaunitz qui tenait à ménager George IT. aussi bien comme roi de la Grande-Bretagne que comme Électeur du Hanovre, était cependant très sensible aux reproches qu'on lui adressait de Paris à ce sujet, en termes plus ou moins voilés, et dont le Français, avec sa franchise de soldat, s'était fait l'interprète à
(1) Mémoire et observations en réponse à celui remis par le comte de Kaunitz au comte d'Estrées. Versaiies, 12 Gécembr},£756. Archives des Affaires Étrangères. ee MSN AR de
(2) Estrées au ministre, 2 üécämhre 155. Affaires Etrangères.
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Vienne. Déjà, dans une conversation antérieure (1), il avait expliqué à d’Estrées que la demande au roi George de fournir les secours stipulés par les traités, « avait plutôt pour objet de parvenir à une rupture honnète avec l'Angleterre, que celui de se procurer des secours desquels on n'avait jamais pu se flatter. Il avait le cœur serré de ces tracasseries qui lui faisaient toute la peine imaginable, et qui le mettaient dans le plus grand embarras. »
A l'occasion, le ministre de Marie-Thérèse savait reprendre l'offensive, en se plaignant du langage des agents francais à Dresde et à Varsovie. Il profita d’une soirée de réception chez lui pour attirer d’Estrées dans un coin et lui confier ses doléances. « M. Douglas (2), dit-il (3), presse d’un côté avec la plus grande vivacité pour la marche des troupes russiennes, et le général Apraxine est dé;à arrivé à Riga, et, d'un autre côté, M. Durand y met toutes les oppositions possibles, et M. le comte de Broglie a dit au ministre de Russie à Dresde : « Si vous entreprenez de passer par la Pologne, je protesterai contre. » Une telle contradiction dans les affaires est bien fâcheuse et met de grandes défiances. » :
Pendant tout le mois de décembre, le général francais continua avec le chancelier ses discussions sur les plans de campagne, malgré « une fluxion dans la tête » qu'il attribua « au chaud des poëles et au froid de la cour. J'espère qu'elle se passera promptement, ajoute-t-il gaiement, je n'ai pas le temps d’être malade. » Il profite de
ses loisirs pour s'occuper de l’armée autrichienne : « Je
vous avoue, écrit-il (4), que J'ai été surpris du bon état,
1) Estrées au ministre, 8 décembre 1756. Affaires Étrangères.
2) Douglas, chargé d'affaires de Frarce à Fétersbourg.
) Evtrées au ‘ministre, ‘8 déc embie. 1356: Affaires Étrangères.
(4) Estrées au Miétre ce la Guerre, Le | novembre 1756, Archives de la
Guerre.
neutr l'Elbe vénie comp signé
(2) M la Guer
RÉSISTANCE DE D'ESTREÉES. 101
propreté et discipline de toutes les troupes que j'ai vues, et qui ne sont cependant composées que de recrues et de bataillons de garnison. »
Enfin dans les derniers jours de l’année 1756, les pourparlers reprirent de plus belle. On échangea mémoire sur mémoire: non content de la note du maréchal de Belleisle, d’Estrées, après deux entrevues avec Kaunitz, rédigea un second projet dont il fit lui-même la critique dans un troisième exposé, et recut à la date du # janvier un nouveau contre-projet autrichien. La pierre d'achoppement était toujours le corps auxiliaire des 24,000 hommes promis par le traité de Versailles, dont l’Impératrice voulait l'emploi en Saxe ou en Bohème, tandis que d'Estrées, malgré le consentement venu de Paris, opposait à ce désir une résistance des plus tenaces. « M. le comte de Kaunitz, écrit-il (1), se croit fondé à demander ces 24,00€ hommes que le Roi à proposé lui-mème d'envoyer, et après lesquels on soupire ici avec empressement... J'ai combattu longtemps cette opinion... Toutes ces raisons ont été inutiles ; on veut des troupes, on croit n’en avoir jamais assez , et l'on insiste sur la parole formelle du Roi énoncée dans le mémoire remis par moi, et dans celui remis à M. le comte de Stahremberg ; l'argument est assez difficile à répondre, et on persuade difficilement des gens prévenus par leurs propres intérêts. 11 a donc fallu se retourner. » D’Estrées commence par suggérer la fusion ultérieure des 24,000 hommes avec l’armée principale française, si la neutralité du Hanovre permettait à celle-ci d'opérer sur l'Elbe; mais après réflexion il est ébranlé (2) par les inconvénients du double commandement. Sans doute on pouvait compter sur le désintéressment du prince de Soubise, désigné pour la direction au corps détaché. « Il est donc à
(1) Estrées à Rouillé, 29 décembre 1756. Affaires Étrangères. (2) Mémoire annexé à la dépêche d'Estrées du 6 janvier 1757. Arch... e la Guerre.
croire qu'il préférera le bien du service du Roi à tuute autre considération , mais il ne saurait être trop en garde contre les insinuations, les pièges qu'on lui tendra pour lui montrer combien cette jonction lui sera désavantageuse, et à ceux qui seront sous ses ordres. »
Après avoir ainsi démoli son propre amendement, d'Estrées se vit amené à remettre sur le tapis la demande primitive du cabinet de Marie-Thérèse, que celui-ci renouvelait « dans les termes les plus onctueux et les plus dignes du Roi... mais dont le fond n'était pas aussi satisfaisant. » Selon lui (1), les Autrichiens craignaient que dans le cas assez probable de l'échec des négociations pour la neutralité du Hanovre, ils ne reçussent aucun secours direct de la France, « car son ministre regarde comme rien les 100,000 Français qui agiront contre le Hanovre. Il faut que la cour de Vienne ait quelque intérèt secret et bien pressant d'attirer en Bohème les 24,000 hommes, car à en juger par les apparences elle ne doit pas en avoir un besoin réel. » Pour appuyer son argumentation, il cite les effectifs de l’armée autrichienne, qu'il a appris par des voies indirectes mais sûres, et d’après lesquels l’Impératrice pouvait rassembler 177,000 combattants. Kaunitz lui réplique avec vivacité : « Qui vous a fait ces détails? d’où les savez-vous? » — « Ce sont des ouï-dire , répond le Français... mais je vous demande la vérité. » Le chancelier lui donne des chiffres inférieurs, et d’Estrées de conclure : « L'affectation de M. de Kaunitz à diminuer les forces de l’'Impératrice... semble un peu éloignée de cetie candeur qui lui est propre, et ne pas s’'accorder totalement avec l'entière confiance qui doit régner entre les deux cours; si ce n’est pas une finesse de sa part, au moins on peut la juger telle; je ne m'aviserai pas de décider ni pour ni contre. »
(1) Estrées à Rouillé, 6 janvier 1757. Archives de la Guerre.
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