CONTRE-PROJET REMIS PAR BERNIS
sentement de l'Angleterre, ni sans être assuré des secours les plus efficaces de cette puissance » ; on faisait déclarer à la cour de Vienne qu’elle ne pouvait « garder avec le seul ennemi de la France des ménagements qui seraient dans le fond contraires à ses intérêts actuels », et qu'en conséquence « le sacrifice des ennemis respectifs des deux cours est également juste et nécessaire ». De plus, ce qui était plus grave, on voulait que le dépouillement du roi d’Angleterre marchât de pair avec celui du roi de Prusse, et on avait même inséré un article attribuant à la France et à ses alliés les îles de la Manche, la forteresse de Gibraltar et les duchés de Brême et Verden. Une condition pareille était trop contraire aux vues de Stahremberg pour ne pas exciter son indignation. « Il n’est pas étonnant, s’écrie-t-il, que la France fasse l'impossible pour aous brouiller avec l'Angleterre, et qu'elle désire fort, à cet effet, de voir insérer quelque clause dans notre traité qui doive déplaire à la cour de Londres, mais il n'est pas convenable qu'elle puisse prétendre tout de bon de faire consentir la réciprocité dans une chose à laquelle nous ne pouvons jamais nous prêter, c'est-à-dire d'ns le consentement et la garantie formelle qu’elle nous demande pour le démembrement des différents États appartenant à l'Angleterre. » Tout au plus l'Autriche pourrait-elle promettre de ne pas contracter de nouvel engagement avec son ancienne alliée ; « mais il ne me parait pas que nous puissions en faire davantage, et je crois que, malgré ce que me dit aujourd’hui l'abbé de Bernis, sa cour se contenterait d'en obtenir autant. »
A cette question de réciprocité se liait celle du « plus grand affaiblissement du roi de Prusse, » qui tenait tant à cœur au gouvernement de l’'Impératrice. La diplomatie française avait accepté depuis longtemps, on le sait, le recouvrement de la Silésie et du comté de Glatz, mais elle refusait d'aller au-delà, et quand on la pressait, elle se
dérobait et parlait de l'Angleterre. « Il est certain, écrit Stahremberg, que la France, malgré tous les sujets de mécontentement que le roi de Prusse lui a donnés, ne verrait qu'avec peine que le démembrement de ses États füt poussé aussi loin que nous le projetons. L'abbé de Bernis me dit toujours que c'est là la partie chimérique de notre projet. » Mais à aucun prix il ne fallait céder sur ce point capital : « La France fera plutôt ses derniers efforts que de nous luisser possesseurs d’un reste des Pays-Bas; au lieu que si la simple conquête de la Silésie et du comté de Glatz doit lui valoir tous les avantages qu’elle atend, 1i n’est pas à douter que dès que cette conquête sera effectuée, eile n'aura rien de si pressé que d'accélérer la paix, de laisser le roi de Prusse en forces, et de nous frustrer des avantages ultérieurs qu'elle devrait nous procurer. Je crois donc qu'il est de nécessité indispensable de prendre tellement ses précautions, qu’il ne puisse être libre à la France de tirer son épingle du jeu, lorsqu'elle croira qu'il n’y a plus rien à gagner peur elle. » En outre de ces articles essentiels, le contre-projet formulait sur des objets de moindre importanc:. tels que la durée des subsides, leur remboursement éventuel, la fermeture: des ports de l'Adriatique et de la Toscane à la marine britannique, des exigences que l’Autrichien trouvait excessives.
Décidément, à Paris l'opinion commencait à se retourner contre l'alliance dont on sentait les charges sans en entrevoir les bénéfices; ceux qui avaient été les plus chauds partisans du nouveau système étaient les premiers à critiquer le traité de Versailles, à répandre le bruit que la cour de Vienne s'opposait à l'attaque de l'Électorat du Hanovre. « L'abbé de Bernis s’esi mal conduit dans cette occasion 101... Il craint pour se fortune, il ne veut pas avoir l'air de soutenir notre cause, et c’est pourquoi sans doute il s'est prêté à tout ce que les ministres (et surtout
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MÉCONTENTEMENT DE STAHREMBERG. ill
M. Rouillé que je reconnais dans une grande partie de cet
ouvrage) ont voulu faire insérer dans le projet. »
Lesté du commentaire que nous venons d’aralyser, le document français fut expédié à Vienne où il ne fut pas aussi mal recu qu’à l'ambassade. « Je ne vous dirai rien encore du contre-projet que vous nous avez envoyé, écrit Kaunitz (1), il ne parait pas être fort propre à abréger la besogne; nous l’examinerons cependant dans un esprit conciliateur. »
La mauvaise humeur dont Stahremberg fait preuve dans la dépêche que nous venors de citer, avait été accrue par les embarras que lui créaient les affaires de Russie. Depuis le printemps de 1756, la cour de Vienne était en négociation avec la puissance du nord; les pourparlers, très avancés au moment du premier traité de Versailles, interrompus pendant l'été, avaient été repris à l’occasion de l'agression de Frédéric. La Tzarine, pleine de zèle pour la guerre contre nn souverain qu'elle détestait cordialement, se déclarait prête à fournir à l’Impératrice les secours Stipulés par la convention de 1746 (2), et tenait un ‘angage des plus belliqueux que les faits ne venaient malheureusement pas confirmer. Soit mauvaise volonté du
Grand chancelier Bestushew, vendu aux Anglais et aux Prussiens, soit incapacité et inexpérience des autorités militaires, soit manque de ressources: ou état avancé de la saison, les troupes moscovites ne furent pas en mesure de participer aux opérations de 1756.
Tout en essayant de presser la mobilisation de l’armée russe, Esterhazy, l'ambassadeur de Marie-Thérèse à Pétersbourg, poursuivait deux objets : la conclusion d’un nouveau traité d'alliance entre l'Autriche et la Russie sur les bases élargies et précisées dc l'instrument de 1746, et
(1) Kaunitz à Stahremberg, G janvier 1757. Archives de Vienne. (2) Voir Louis XV et le renversement des alliances, pages 513 et 514.
l'accession de cette dernière au traité de Versailles du {4% mai 1756. Ces deux questions, si simples en apparence, ; devaient donner lieu, entre les cabinets de Louis XV et de . Marie-Thérèse, à des divergences de vues, et même à des | | conflits sérieux. À la convention sur le tapis entre Vienne | Lo (4 et Pétersbourg, se rattachait l'accord sur les mouvements : Lidl de la campagne future; or les soldats de la Tzarine ne k NE CAUE pouvaient poser le pied sur le sol prussien sans traverser + Nes le territoire de la Pologne. Obtenir ce passage sans l’as- ie k FR sentiment de la France n’était ni convenable, ni possible ; Re ja il fallait donc mettre en branle les diplomates français, . le et faire appel à leur concours pour une autorisation a je contre laquelle protestaient les errements du passé. Sur Es | 1} cette première difficulté venait se greffer une autre. Sans Ne lÉtire doute l'accession de la Russie au traité de Versailles dé- a fl * coulait nécessairement de la nouvelle orientation, mais ( - il fallait concilier l’entente cordiale à Pétersbourg avec He l à le respect des traditions de la politique française à Var- a fn E sovie et à Constantinople ; il était surtout indispensable he | k de laisser la Porte en dehors des engagements récipro- 2 jet ques d'aide et d’assistance, par lesquels les cours de ne RUE EN France et de Russie allaient se lier. Enfin cette dernière, le « # dans ses pourparlers avec l’Impératrice, montrait des se a exigences inattendues ; elle paraissait ne pas vouloir se con- - l : HHde de tenter de subsides en argent, mais mettait en avant des Fe j [ 1 prétentions d’accroissement territorial qui ne laissaient . | pas d’être embarrassantes, et qui seraient fort mal xccueil- 2 UP 1 * lies à Versailles. Jusqu'à présent les détails de la négocia- * se | tion confiée à Esterhazy, et conduite par lui à Pétersbourg, HE l étaient restés secrets. Le chargé d'’aifaires de France, le Ha jé | chevalier Douglas, pendant longtemps sans caractère ofii- (3) B jiRt re ciel, avait peu d'expérience et encore moins de crédit; il Russie | Li avait recu des ordres du département (1) de seconder le ru - (1) Rouillé à Pouglas, 14 août, 4 septembre 1756. Affaires Étrangères . Le es. Ru
Russie, 1755-1756. Supplément 8.