LE COMTE DE BROGLIE
pressions si indécentes, et sans le maréchal de Belleisle que j'ai encore mis en jeu dans cette occasion, je n'y aurais peut-être pas réussi. M. Rouillé est si entiché des idées que le comte de Broglie est parvenu à lui inspirer au sujet de la Pologne, que rien ne peut l'en détourner. Je suis néanmoins parvenu , malgré ces deux messieurs, à faire changer par trois fois le mémoire en question, mais tel qu'il est, 1l est encore très mal et déplaira cetainement en Russie. J'ai fait l'impossible pour empècher qu'on ne l’envoyät, mais je n'ai obtenu que des changements. »
. C'était à bon droit que le délégué de Marie-Thérèse se défiait de l'influence que le comte de Broglie exercait sur les conseils du Roi. Ce ministre, à qui la capitulation de l’armée saxonne et le départ du roi de Pologne avaient donné des 'oisirs, ne se résigna pas longtemps au rôle de consolateur de la Reine auquel il se trouvait réduit, et chercha à quitter sa résidence de Dresde pour un centre d’action où il pût déployer ses talents diplomatiques et satisfaire ses besoins d'activité incessante. Les instructions timides et banales qu'il recevait de Rouillé ne faisaient qu'accroitre son désir de se rapprocher de la cour, où, grâce au prestige acquis pendant l'invasion de Saxe, il espérait bien avoir voix au chapitre. « I! n’y a jamais eu de ministre, écrit-il à propos de son chef (1), qui eût les intentions plus droites et plus de zèle pour le service du roi; mais comment pourrait-on à 500 lieues se former une idée de ce qui a trait à notre mission, d'autant que nos principes, presque invariables dans le fond, admettent actuellement dans la forme une modification bien embarrassante... Je sens que c'est à Paris qu'il faut décider le plan général. »
Le congé, que l'ambassadeur avait en vain sollicité du cabinet français, lui vint du roi de Prusse qui ne se rendit guère compte de la satisfaction aiasi donnée à celui contre
(1) Broglie à Durand, 15 novembre 1756. Affaires Étrangères. Pologne 1756-1758.
lequel il sévissait, Au retour de Frédéric à Dresde, le 1% novembre, le colonel de Cocceji vint apporter à Broglie les ordres de son souverain (1). « Le Roi le regardait comme un particulier et lui défendait de paraitre devant lui. » Broglie répondit avec esprit : « Je vous prie de dire au Roi votre maître que je ne me suis jamais proposé l'honneur de lui faire me cour, que je ne sais pas en quoi j'aurais pu mettre à l'épreuve l’indulgence ou la complaisance de Sa Majesté prussienne, puisque je n'ai Jamais été chargé d'aucun ordre qui me mit à même de l’importuner le moins du monde. » Éconduit une première fois, Cocceji revint à la charge, et « l’engagea très sérieusement à quitter Dresde. » Broglie, qui au fond ne demandait pas mieux, et qui dut remercier le roi de Prusse de lui prépaver en France une réception d'autant plus chaleureuse que les procédés à son égard auraient été plus mauvais, protesta, parut céder à la violence, et partit pour Prague où 1! recut la permission de se rendre à Versailles.
A la cour de France, Broglie fut recu comme le héros du jour : on lui donna le cordon bleu, on lui fit espérer l'ambassade de Vienne (2) devenue vacante par l'entrée de Bernis au conseil; on le sonda sur le choix de son successeur en Pologne ; on écouta son avis sur le parti à prendre dans ce pays relativement au passage des armées russes ; on le consulta sur les instructions qu'on devait envoyer à ce sujet aux représentants francais dans l'Europe orientale. Son attitude dans ces questions lui attira, comme on l'a vu, l’inimitié de Stahremberg et de ses amis, et lui coûta probablement le poste qu’il ambitionnait. Broglie en effet, quoique rallié à l'alliance autrichienne, était resté parüsan convaincu de la politique traditionnelle de la France
(1) Broglie à Durand. Récit de la mission du Lieutenant-colonel Cocceji, 19 novembre 1756. Affaires Étrangères, Pologne.
(2) Broglie à Durand, 6 janvier 1757. Affaires Etrangères. Pologne 1756-
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