ATTENTAT DE DAMIENS
faire avouer le motif et les complices de son crime, on commença par le beaucoup tourmenter; on lui brüla les plantes des pieds, on lui serra les jambes avec des pincettes ardentes; il cria beaucoup, mais il n'avoua rien. C'étaient M. de Machault, le ministre, et M. le duc d’Avyen, capitaine des gardes, qui, par un zèle indiscret et hors de saison, avaient imaginé et fait exécuter en leur présence, par les gardes du corps et devant un grand nombre d'assistants, cette torture si irrégulière et si peu propre à faire avouer au criminel ce qu'ils voulaient savoir. Le misérable manqua d'en périr; pour peu que l’on eût continué, il serait mort sur-le-champ; il en a eu la fièvre pendant plusieurs jours, et est encore assez mal et hors d'état de marcher. »
Damiens, après une détention de quelques jours à Versailles, fut remis entre les mains du Parlement, ou plutôt de la fraction de la Grande Chambre qui n’avait pas démissionné. L’instruction rapidement menée ne donna pas grand résultat. Damiens assura qu'il n'avait jamais eu l'intention de tuer le roi, mais seulement de l'avertir en l'effrayant. Dans les réponses qui lui furent arrachées par la torture, il mêla les noms de certains conseillers avec celui de l’archevèque de Paris; mais il fut démontré qu'il n'avait pas de complices. C'était un cerveau faible, dont l'équilrbre avait été dérangé par le conflit religieux entre le clergé et le Parlement. L'assassin fut exécuté le 28 mars 1757 avec un raffinement de supplices (1) digne du moyen âge.
Partout en Europe, la nouvelle de l'attentat fut accueillie avec horreur et donna lieu à des manifestations de sympathie pour la personne du monarque. Tous les souverains, le roi d'Angleterre tout le premier, firent parvenir leurs condoléances, leurs vœux de prompt rétablissement ; seul,
(1) Voir le récit dans Voltaire, Histoire des Parlements de Paris, p. 331.
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Frédéric, en négligeant cette formalité de politesse, commit un péché d'omission que Louis ne lui pardonna pas. En France, les démonstrations d'attachement furent aussi chaleureuses que nombreuses. Plusieurs États provinciaux envoyèrent des députations; quelques conseillers du Parlement de Paris retirèrent leur démission; la Grande Chambre réclama avec énergie le droit de juger l'assassin et de rechercher ses complices. Dans les classes inférieures les témoignages d'affection furent plus rares. « Le bas peuple, écrit Stahremberg, a paru plus indifférent qu'on ne devait s’y attendre; il n’a point donné de marques “abliques de douleur, de consternation et d'inquiétude; les églises, dans lesquelles on avait exposé le Saint-Sacrement, restèrent presque désertes; on trouva quelques jours après des placards affichés en différents endroits, qui indiquaient que quoique ce premier coup fût manqué, le second ne le serait pas; et la seule chose qui püt faire croire que cet horrible attentat avait fait quelque impression sur le public, fut que le peuple poursuivit et maltraita à différentes reprises quelques prêtres, des religieux, et surtout des Jésuites qui parurent dans le’ tes. IL y eut même un prètre séculier de tué. »
L'appréciation du duc de Luynes (1), il faut le reconnaitre, ne fut pas conforme à celle de l’Autrichien; le méticuleux chroniqueur dépeint les émotions du peuple comme aussi vives qu’en 17#4, lors de la maladie du Roi à Metz. Comme preuve de ces sentiments, il relate (1) « que malgré l'usage des soupers la veille des Rois et de tirer les gâteaux en criant : « Le Roi boit », il n’y a pas eu un cabaret dans Paris où l'on ait entendu ces cris... les rôtisseurs qui vendent ordinairement beaucoup de dindons dans ces temps-ci, ont été fort étonnés de voir qu'on ne leur en demandait pas. »
(1) Mémoires de Luynes, vol. XV, p. 361.
INTRIGUES CONTRE Mn: DE POMPADOUR. 137
Sans contester la sincérité d’un royalisme dont on donnait des témoignages aussi matériels, il est évident que ce fut à la cour et parmi les courtisans de Versailles que l'attentat produisit le plus d'effet. « Tout a été pendant plusieurs jours, écrit Stahremberg, dans la plus terrible consternation, dans le plus grand désordre et dans la plus vive agitation. À la première crainte et douleur pour la personne du Roi, qui certainement est aimé autant qu'il le mérite par tous ceux qui l'approchent et le connaissent, ont succédé des mouvements, des cabales et des intrigues, tels qu'on peut se les figurer. »
En cas de mort du Roi, quelle serait la conduite suivie par le Dauphin? Ce prince, écarté avec soin des affaires, passait pour être hostile à l'alliance autrichienne; quant à ses dispositions envers la Pompadour il ne pouvait y avoir doute, son avènement au trône serait le signal du départ de la favorite. D'ailleurs pour un tel résultat le décès de Louis XV n'était pas indispensable. Le danger récent, les angoisses de la maladie, les exhortations des confesseurs pouvaient réveiller les remords «| 1 souverain, et rompre une liaison d'autant plus facile à abandonner qu'elle ne reposait plus que sur l'habitude. Pour ces raisons diverses, « il se forma tout de suite un parti très considérable qui travailla contre M®° de Pompadour, et qui blâäma toutes les choses qui avaient été faites ou par elle ou par sa participation... Quoique depuis près de cinq années M"° de Pompadour ne soit plus que l’amie, le conseiller, ou pour mieux dire le premier ministre du Roi, quoique depuis près d'un an elle ne demeure plus à la cour à aucun autre titre qu’à celui de dame de palais de la Reine, et quoique enfin pour mettre les choses plus en règle, elle ait proposé à son mari, il y a déjà du temps, de retourner s'il le désirait auprès de lui, il ne laisse pas néanmoins que d'y avoir des gens qui pensent que tout cela n'est pas suffisant pour réparer le scandale que le premier
motif de sa venue à la cour a causé, et qu'il n'ya, pour l'acquit de la conscience du Roi. d'autre parti à prendre que l’éloigner de sa présence et la renvoyer de la cour. ‘est une question qu’il appartient aux théologiens de décider, et sur laquelle, pour autant que l'on peut juger, ils ne sont pas même tout à fait d'accord entre eux. ACHETE Ce qu'il y a de certain, c’est que les premiers jours de ÉD LE la maladie du Roi, presque tout le monde =: jugé qu'elle allait être renvoyée; un grand nombre de ses amis et même de ses protégés l'ont abandonnée; les gens qui lui étaient contraires ont parlé et agi ouvertement con- | LR tre elle, et elle est demeurée avec un très petit cercle
| d'amis dont les principaux étaient le prince de Sou- (lé bise, le maréchal de Belleisle, M. de Machault, M. de | Moras, l'abbé de Bernis, M. d’Armentières et quelques autres. »
Er Cet isolement ne dura pas : « Elle n’a été, à ce que m'a fl dit l'abbé de Bernis, que quatre ou cinq jours sans en- | ï tendre parler du Roi; dès le cinquième ou sixième il lui
+ ts écrivit, et aussitôt qu'il se crouva en état de sortir de sa HER chambre il alla chez elle comme à l'ordinaire. Son crédit n 1 reste et restera probablement toujours le mème; comme il d REA D n’est pas fondé sur un sentiment passager et criminel, mais a | # qu'il a sa source dans l'estime, l'amitié et la confiance que R (f le Roi à pour elle, et dans la persuasion où il est qu’il ne Y je saurait avoir de confident plus discret, plus zélé pour ses c! ll le véritables intérêts, et plus porté au bien qu'elle, il est ap- P parent qu'elle se soutiendra toujours. D'ailleurs outre l'a- se vantage qu'elle a d’être au fait de toutes les affaires d'État. 01 Fu et l'habitude que I Roi a prise de lui confier tout ce qui q nest l'intéresse , elle a envie gagné considérablement par l’en- It NÉE trée de l'abbé de Bernis dans le conseil. Ce dernier a bien to pie des ennemis, des adversaires et des jaloux, mais il est dans À 81 ’ le bon chemin, et son crédit parait augmenter d'un jour m
à l'autre. Le Roi lui a donné pendant sa maladie beaucoup d
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