INTRIGUES DE WILLIAMS À PÉTERSBOURG
Nous avons déjà vu la Tzarine Élizabeth se ronger complètement du côté de l'Autriche et de la France, en signant avec ces deux cours des traités par lesquels, moyennant des subsides déterminés, elle s'engageait à cepérer d'une facon active, et en apparence décisive, à la ligue contre la Prusse. Ce résultat ne fut pas acquis sans une résistance des plus vives de Williams et des partisans de l'alliance anglaise, encore fort influents à Pétersbourg.
L'agression de Frédéric et sa conduite à l'égard du roi de Pologne, avaient produit les effets prédits par l'ambassadeur britannique. Aussitôt informée des incidents de Saxe, la cour de Pétersbourg avait pris l'initiative d’une promesse d'assistance à l'Impératrice, et repoussé dédaisneusement l'offre venue de Berlin d'assumer le rôle de médiatrice dans le conflit naissant. Officiellement, il n'y avait rien à espérer pour le roi de Prusse et son allié; peutètre serait-is possible d'arriver à quelque chose par la voie de l'intrigue. Williams s’y employa de son mieux. Il s’entretint avec le Grand chancelier, et lui offrit, assez crûment parait-il, le cadeau qu'il était autorisé à lui faire de la part de Frédéric. « Je l’ai trouvé intraitable les deux ou trois premières fois (1); mais il à rendu la main au fur et à mesure que mes insinuations à propos de la somme à verser devenaient plus transparentes... il m'a dit alors : « Je ne puis rien refuser au roi d'Angleterre et je servirai le roi de Prusse; dites-moi ce que je dois faire, car malgré ma bonne volonté la tâche est ardue. » Je répondis : « Vous allez commencer par affirmer que vous n'êtes plus l'ennemi du roi de Prusse. » Il m'a alors donné la main et s’est écrié : « À partir de cette heure je suis son ami, mais je ne vois pas comment je pourrai le servir en ce moment. » Ces protestations ne parurent pas sans doute de bon aloi au méfiant Anglais, car il ajoute : « Je ne me suis pas en-
(1; Williams à Mitchell, 28 septembre 1756. Mitchell Papers.
core expliqué avec lui sur le montant de la somme (1); je crois qu'elle est iargement suffisante. »
Avant la conversation particulière que nous venons de relater, Williams avait eu un entretien intéressant (2) avec les deux chanceliers. La cour de Saint-James, qui ne voulait pas se brouiller avec la Russie et qui se berçait encore de l'illusion de réconcilier cette puissance avec la Prusse, était fort inquiète de voir la Tzarine décliner les versements qui lui étaient dus en vertu du traité anglo-russe, ratifié en février 1756. Ce désintéressement de la part d'une cour jusqu'alors considérée comme besogneuse, était un indice peu rassurant. Pour éclairer le terrain, l'ambassadeur britannique avait été chargé de sonder les chanceliers sur l'attitude de la Russie en cas d'attaque du Hanovre par les Français. Viendrait-elle au secours de l'Angleterre? Exigerait-elle pour cet objet une augmentation de la subvention convenue? Les ministres d'Élisabeth ne voulurent pas répondre catégoriquement à ces questions insidieuses. Ils reconnaissaient volontiers que le refus de recevoir le paiement des subsides anglais, pouvait être interprété comme la rupture de l'accord; mais ils rejetaient sur le roi de Prusse la responsabilité de ce qui s'était passé. C’étaient les méfaits de ce prince qui avaient décidé leur souveraine à offrir son aide à l'Impératrice- Reine; on ne demandait qu'à rester en termes d'amitié avec le roi George; quant à la France on n'avait contracté aucune alliance avec elle, et on s'était contenté de renouer les rapports diplomatiques naguère interrompus. De ce langage énigmatique, on pouvait déduire que tout espoir d'un revirement n'était pas encore perdu.
D'autre part, en dépit des bonnes intentions de la Tzarine, les promesses faites à Vienne ne se réalisaient pas: les préparatifs militaires trainaient en long ‘eur; le géné-
(1) Il s'agissait de 100,000 écus offerts par Frédéric. (2) Williams à Holdernesse, 28 septembre 1756. Mitchell Papers.