EFFACEMENT DE CATHERINE
quitter, mais avant qu'il s'éloignât, je lui ai répondu : « Sire, je rendrai compte au roi de la déclaration qu’il plait à V. M. de me faire ». Le Monarque russe après avoir dit les paroles sacramentales, en a marmoté d’autres que je n'ai pu entendre... Le chancelier nous a fait beaucoup d'excuses de l'ivresse et des extravagances de son maître, nous a dit qu'elles le faisaient souffrir mortellement mais ne nous a pas empêchés de croire le proverbe sur les ivres : in vino veritas. »
Pour compléter ce tableau d'intérieur, il est intéressant de reproduire ce que dit Breteuil (1) de l'attitude de Catherine et de son entourage : « L'Impératrice est toujours sans aucun crédit. Mais cependant, depuis dix ou douze jours, l'Empereur a paru s'en rapprocher. Il a diné et soupé plusieurs fois avec elle et lui a dit devant plusieurs de ses courtisans, qu’il avait beaucoup à se louer de ses attentions et de sa complaisance. Celle qu'elle a eue d’essuyer l'ennui des propos de deux fort longs soupers et le dégoût des pipes de la compagnie a donné lieu à la satisfaction que le prince son époux lui a marquée. 3e sais d’une personne qui à sa conliance et qui lui faisait compliment sur ses succès, qu’elle lui a répondu qu’on ne pouvait s’imagincr tout ce qu'il en coûtait pour être belle. Je crois, en effet, qu’elle a besoin de faire sur elle de furieux efforts pour soutenir la conduite méthodique et calculée qu’elle a adoptée. Au reste, elle gagne dans tous les esprits. Ses attentions pour la vieille Cour sont infinies et tous les vieux courtisans ne peuvent se lasser de parler de ses bontés. » Le Français signale l’exactitude avec laquelle elle suit les cérémonies du rite orthodexe; « il me semble qu'elie ne néglige rien pour plaire en général et en particulier et qu'elle pousse un peu trop loin l'attention sur tout ce qui peut remplir cet objet,
(1) Breteuil à Choiseul, 15 février 1762. Affaires Étrangères. GUERRE DE SEPT ANS. — T. V. 20
pour que l’amour-propre en soit le motif. Elle n’est pas plus femme à oublier qu’à pardonner la menace que l'Empereur lui a souvent faite, étant Grand Duc, de la if: faire tondre et enfermer comme Pierre l°" fit à sa pre- } | mière femme. Je ne puis douter qu’elle ne se soit rappelé plus d’une fois cet exemple depuis son avènement au trône et qu’elle ne croie son époux très capable de
suivre en ce point celui de Pierre I°* ».
| Breteuil lui a fait parvenir l'expression des « sentiments du Roi et les ordres que j'aurai sûrement de les lui renouveler avec la plus grand'force ». L'Impératrice lui a fait transmettre ses remerciments et « elle m'a fait ajouter qu’elle n’entendait rien aux grandes choses, mais À! qu'elle espérait qu’on ne la soupconnerait pas du moins
| de s'en mêler, et qu’elle me priait de rendre compte sans
| ménagement de sa nullité parfaite ». Le ministre fran-
çais ne fait aucun commentaire sur cette déclaration d'impuissance et termine son billet par quelques détails sur l'héritier de la couronne : « L'Empereur veut que | son fils soit appelé Prince Impérial au lieu de Grand Duc. Alt Il ne l’a vu qu'une fois depuis qu’il est sur le trône. S'il | parvenait à avoir quelque enfant mâle d'une maitre-se, bien des gens croient qu'il en ferait sa femme, et de l’enfant sun successeur. Mais les épithètes que M"° Woronzow lui a données publiquement dans leur dispute sont très rassurantes à cet égard. »
Les informations de Keith sur la situation de Catherine sont bien conformes à celles de ses collègues Mercy et Breteuil : « Elle n’a aucun crédit, mande-t-il à Bute (1), dans les affaires même privées et le meilleur moyen de réussite auprès de l'Empereur n'est pas de se servir du canal de l’Impératrice. » Mitchell avait déjà avisé (2) le roi de Prusse de cet état de choses : « M. Keith souhaite
(1) Keith à Bute, 19 mars 1762. Hardwicke papers. (2) Mitchell à Frédéric, 6 mars 1762, Mitchell papers.
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