FAVEUR DE KEITH
que le ministre de V. M. envoyé à Pétersbourg ne se jette pas tête baissée entre les mains de l'Impératrice. Il croit que cette princesse n'est pas si bien disposée envers V. M. que l’est l'Empereur, ni si ferme dans sa conduite. »
A lire la correspondance des représentants de la France et de l’Autriche, on constate que la fausse situation dans laquelle ils se trouvaient vis-à-vis de l'Empereur avait créé une entente parfaite entre eux; on les voit se citer l'un l’autre, échanger des doléances, se communiquer les rares nouvelles qu’ils pouvaient surprendre. Ils étaient bien d'accord, sur l’inutilité de donner de l'argent aux fripons de la jeune cour; peut-être, ajoute ironiquement Breteuil (1), y aurait-il chance avec 7 ou 8 millions d'acheter l'Empereur, qui est fort avare. Quelques jours après le banquet, Mercy rapporte (2) une conversation du chancelier avec Pierre qui était venu le voir pendant sa maladie. Le Tzar avait déclaré qu'il n'avait pris aucun engagemeni ave- l'Angleterre, mais que depuis longtemps il était en correspondance suivie avec Frédéric, qu'il était entré au service de la Prusse avec le rang de capitaine et que récemment il avait été promu général lieutenant. Le roi l'avait informé que cet avancement rapide était dû uniquement aux grands telents pour la guerre et aux qualités militaires dont il avait donné des preuves nombreuses etconvaincantes. « D’après cette confidence, V.E. sera à même de juger ce que nous pouvons attendre du souverain russe pour le présent et pour l'avenir. »
Mercy avait tenu à sa cour le langage d'un homme aussi clairvoyant que bien renseigné en lui signalant dès le début du règne, l'influence anglaise comme toute-puissante à la cour de Russie. La correspondance de Keith en fait foi. Dès le 8 janvier, c'est-à-dire presque au lendemain de la mort d’Élisabeth, au premier souper de la
(1) Breteuil à Choiseul, 15 février 1762. Affaires Etrangères. (2) Mercy à Kaunitz, 26 février 1762. Archives de Vienne.
cour, Picrre lui chuchota (1) dans l'oreille, avec un sourire, que la veille il avait envoyé l’ordre à ses armées de ne plus s’avancer sur le territoire prussien et de s'abstenir de toutes hostilités. Le 12, sur l'invitation du Tzar, l'ambassadeur anglais (2) a un entretien avec Gudowitz avant son départ pour Anbhalt, le 30 Pierre s'invite à souper chez lui; il lui confirme (3) son désir de se réconcilier avec le roi de Prusse, il souhaiterait à cet effet l'envoi par ce prince d’un personnage militaire, enfin il serait très flatté si Frédéric voulait Le décorer de ses ordres. Le Tzar montrait les dispositions les plus amicales à l'égard du roi de la Grande-Bretagne avec lequel il voulait asir dans l'union la plus intime, il aurait voulu que sa flotte eùt une valeur suffisante pour qu'il pt l’offrir à son allié fidèle contre l'Espagne. Le 5 février, sur la prière du roi de Prusse, l'ambassadeur présenta les compliments de ce prince au nouvel empereur. La faveur de Keith brilla de tout son éclat pendant les deux premiers mois du règne ; elle pâlit peu après l’arrivée de Goltz, l'envoyé prussien, qui eut lieu le # mars, et fut peu à peu éclipsée par l'influence grandissante de ce dernier. Dans les premiers temps de sa mission, Goltz tint son collègue anglais au courant des négociations avec la Prusse (4) et du désir du Tzar de signer la paix le plus tôt possible. Keith fut également associé aux grandes réjouissances par lesquelles Pierre célébra son investiture de l'ordre prussien de l'aigle noir. L’Anglais raconte (5) avec satisfaction les incidents du banquet qui eut lieu à cette occasion : L'empereur et son oncle le prince de Holstein étaient parés des insignes de l’ordre. Au cours du premier service, Pierre Il]
(1) Keith à Bute, 8 janvier 1762. Hardwieke papers. (2) Keith à Bute, 12 janvier 1762. Hardwicke papers. (3) Keith à Bute, 30 janvier 1762. Mitchell papers. (4) Keith à Bute, 11 mars 1762. Hardwicke papers. (5) Keith à Bute, 23 mars 1762. Hardwicke papers.