‹ La guerre de Sept ans [microforme]Chapitre 171 sur 230 · MENTALITÉ DE PIERRE II · texte numérisé non relu

MENTALITÉ DE PIERRE II

de sacrifier les intérêts de son Empire et de se vanter des services qu’il aurait rendus à la cause prussienne avant son ascension au trône, services qui ne constituaient rien moins qu'une trahison envers son propre pays et d’appliquer les méthodes révolutionnaires qui lui étaient chères à l'administration de l’armée et aux revenus du clergé. Une anecdote qui fit le tour de la cour illustra le manque de tact et de simple bon sens dont Pierre faisait preuve à l’occasion.

Un jour (1) devant une vingtaine de personnes selon son habitude, il avait fait l'éloge du roi de Prusse qui avait été assez habile pour déjouer les plans d'opérations combinés contre lui par les cours de Pétersbourg et de Vienne. Il s'était retourné en riant vers Wolkow qui assistait à la conversation et [ui avait demandé si cela n'était pas vrai. Comme celui-ci rougissait et baissait les yeux, l'empereur avait éclaté de rire en s’écriant que Wolkow n'avait plus besoin de cacher la chose, ni d'en craindre les conséquences, car toutes les fois que le secrétaire lui avait communiqué les plans alors qu'il était grand due, il en avait aussitôt donné connaissance au roi de Prusse.

Ces paroles, si elles sont bien rapportées, dénotaient la mentalité d’un fou ou d’un traître, mais peut-être produisirent-elles moins d'impression que les changements de tenue et d'exercice qu'il imposa aux troupes. Il entreprit (2) d'habiller les soldats russes à la prussienne et renchérit sur les modèles de l’armée de Frédéric, « les nouveaux uniformes russes étant sûrement de # doigts plus courts et plus étroits et les épées un demi-pied plus longues que ne sont celles des troupes prussiennes. Un pareil ajustement auquel ni les officiers ni les soldats ne sont point ac-

) Breteuil au comte de Choiseul, 3 mai 1762. Affaires Etrangères. )

(1 (2) Mercy à l'Empereur, 25 avril 1762. Archives de Vienne.

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coutumés leur donne un air raide et gêné, comme s'ils étaient appliqués à la torture ».

Dans une lettre à l’empereur Francois (1), Mercy décrit une scène de parade dont il a été le spectateur dissimulé : « Les satuts échangés, on se promène de long en large par petits groupes, pendant que les hommes font l'exercice; tout à coup, Pierre se détache de deux officiers qu’il tenait sous le bras, se porte « avec précipitation vers un soldat, lui applique 5 ou 6 grands coups de canne »; les officiers accourent et l'empereur de leur expliquer « en faisant des contorsions horribles » le méfait du coupable qui «était d’avoir tenu le bras droit quelques lignes de trop en avant ou trop en arrière »... « Cette pétulance extérieure, ajoute Mercy, est aussi parfaitement conforme avec celle de ses idées, de même qu'avec la façon de les exprimer; il les rend toujours d’une manière violente et de mauvaise grâce; il aime aussi à plaisanter, mais les plaisanteries sont communément des injures qu’il prononce en face aux gens sans le moindre ménagement et dela façon la plus dure. »

En même temps qu'il s’aliénait l’armée par des innovations maladroites, le malheureux monarque s’attaquait aux pratiques confessionnelles du peuple en prenant en mains la réforme de l’église orthodoxe (2). Non seulement il avait porté atteinte aux intérêts matériels du haut clergé en confisquant au profit de l'État une partie des revenus ecclésiastiques, mais il avait encore outragé les sentiments religieux de la masse, en ouvrant dans le palais une chapelle protestante et en affichant ouvertement le mépris qu’il professait pour les cérémonies du rite grec. « A la dernière grande fête de la Trinité, raconte Mercy, célébrée par l’église grecque, il donna audience aux ministres étrangers et à la noblesse dans 14 chapelle

(1) Mercy à Francois, 25 avril 1762. Archives de Vienne. (2) Mercÿ à Kaunitz, 12 mai, 18 juin 1762. Archives de Vienne.

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SES EXCENTRICITES. 333

du palais, il s'y promena de long en large comme s'il avait été dans son bureau et s'entretint avec eux à haute voix, pendant que l'on chantait la messe et alors que l'Impératrice suivait le service à sa place et avec beaucoup de révérence. Le monarque poussa si loin ses excentricités inconvenantes qu'à un moment du culte où tout le monde était à genoux... il sortit de la chapelle avec le mévoris peint sur son visage et en riant à pleine voix et ve rentra que quand tous les assistants se furent remis debout. » Une pareille attitade était de nature à envenimer l’irritation générale et attiser la haine dont Pierre devenait l'objet de la part de beaucoup de ses sujets; elle était d'autant plus dangereuse qu’il annoncait son intention de quitter sa capitale et d'aller prendre le commandement des troupes qu'il voulait conduire à la conquîte du Holstein et du Schleswig. Ne devait-il pas craindre que les mécontents de jour en jour plus nombreux ne profitassent de son éloignement pour ameuter les prétoriens de la garde déjà mal disposés et pour effectuer une de ces révolutions de palais dont l’histoire de la Russie avait déjà fourni des exemples récents?

Les avertissements ne lui avaient pas manqué. Dès le 1° mai, Frédéric, dans une lettre personnelle, avait attiré l'attention de son nouvel allié sur les dangers qu’une absence de ses états lui ferait courir. Il était question de l'entreprise contre le Danemark dont il eût désiré l’ajournement jusqu’en 1763; après avoir exposé les raisons militaires qui pouvaient être invoquées à l’appui de ce sursis, le roi de Prusse avait abordé (1) avec beaucoup de ménagements mais avec franchise les considérations d'ordre intérieur : «Je lui avoue donc que je voudrais fort qu’Elle (S. M. L.) se fût déjà fait couronner, parce que cette cérémonie en impose à un peuple qui est dans la coutume

(1) Frédéric à Pierre, Breslau, 1° mai 1762. Corr. Polil., XXV, p. 411.

de voir couronner ses souverains. Je Lui dirai franchement que je me défie des Russes. Toute autre nation bénirait le Ciel d’avoir un prince qui a d'aussi excellentes et admirables qualités que Votre Majesté Impériale en a; mais ces Russes sentent-ils le bonheur, et la maudite vénalité de quelques particuliers ne pourrait-(elle) point (leur) faire trouver (leur) intérêt (1) à former une faction ou une révolte dans le pays en faveur de ces princes de Brunswick”? Que Votre Majesté Impériale Se rappelle ce qui arriva à la première absence de l'Empereur Pierre I°', dont la propre sœur conspira contre lui. Ne faudraitil pas, en ce cas, quitter la guerre contre les Danois, quand même tout y prospérerait, pour retourner en hâte (et) éteindre Le feu qui brûlerait Sa propre maison? Cette idée m'a fait trembler... Je crois donc que si Elle (V. M. L.) veut prendre le commandement de Son armée, . que Sa sûreté demandera qu’Elle se fasse couronner auparavant, et que, pour n'avoir rien à craindre dans Son empire, Elle amène dans Sa suite toutes les personnes suspectes et qui pourraient entreprendre contre Elle, et même ceux pour peu qu'on puisse les soupconner. Pour agir plus sûrement encore, il faudrait obliger tous les ministres étrangers, quels qu'ils soient, de La suivre ; car ce serait ôter de la Russie toutes les semences de rébellion et d'intrigues. » Cette lettre était accompagnée d’une dépèche (2) à Goltz dont un passage démontre la perspicacité du Roi : « Avec tout cela, l'affaire est fort délicate. Car, comme les affaires de Holstein font actuellement le principal objet de l'Empereur et qu'il pred principalement à cœur, il faut bien se garder, pour ne pas le contrarier ou de l'en disconseiller directement, car si nous le ferions, nous ferions autant que de rompre tout avec lui. »

(1) Schwerin avait dénoncé l'ancien favori Iwan Schuvalow et le général Melgunow comme très opuosés à la nouvelle politique. (2) Frédéric à Goltz, Breslau, 1° mai 1762. Corr. Polit., XXI, p. 407.

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