PROJET DE TRAITE AVEC LA PRUSSE
Avant de se mettre à la tète de son armée le Tzar aurait voulu terminer le traité d'alliance avec la Prusse ; le travail était d’ailleurs fort avancé. IL avait été signé par Woronzow et Goltz aux environs du 20 juin et aussitôt expédié à Breslau. Aucun des intéressés ne l'avait communiqué à Keith qui cependant en fait l'analyse : Le roi de Prusse recevait la confirmation de la possession de la Silésie et Glatz avec garantie; en échange il accordait la même garantie à Pierre pour la partie du Holstein qui lui appartenait déjà et l'étendait aux territoires en Holstein et Schleswig dont celui-ci pourrait être déclaré souverain au prochain traité de paix. Pour une action contre le Danemark, la Prusse fournirait un contingent de 15.000 fantassins et 5.000 cavaliers, elle verserait à la Russie si cette puissance était attaquée par les Turcs un subside annuel de 600.000 roubles. La Russie ferait à la Prusse la même subvention au cas d'une guerre de celle-ci avec la France. Quant à l'Angleterre, comme on ne voulait pas prévoir un conflit entre cette couronne et les deux contractants, il était admis qu’une guerre avec la puissance maritime ne constituerait pas le « casus fœderis ». À propos de ce traité qu’on lui avait caché, Keith (1) eut la malice de féliciter le Tzar de l'ouvrage qu'il venait d'accomplir le samedi précédent (jour de la signature). Pierre se montra très surpris et un peu embarrassé mais ne releva pas l’allusion.
La fortune semblait sourire de nouveau à Frédéric quand un événement tout à fait inattendu vint renverser ses calculs, si fondés qu'ils parussent. La querelle contre le Danemark un moment assoupie fut ravivée par la nouvelle d'un emprunt que les Danois avaient forcé la ville de Hambourg à souscrire en leur faveur. Pierre furieux annonça son départ définitif pour la fin de juillet;
(1) Keith à Grenville, 22 juin 1762. Hardwicke papers. GUERRE DE SEPT ANS, — T, V, 22
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Keith et la plupart de ses collègues du corps diplomatique étaient en train de boucler leurs malles pour le voyage, quand éclata la révolution qui modifia une fois de plus la politique extérieure de la Russie. Ainsi que nous l'avons vu, Frédéric avait conseillé à son allié de ne laisser derrière lui en Russie ni les ministres étrangers, ni les fonctionnaires dont l'attachement au nouveau régime pouvait paraître suspect. L’avis était excellent, mais pour l'exécution d'une pareille mesure il aurait fallu s'imposer une discrétion dont Pierre était incapable. L’attitude qu'il affichait vis-à-vis de sa femme, l'intention de lui enlever la liberté avec le trône, avaient été trop publiquement manifestées pour que l'illusion fût permise sur le danger qui la menaçait elle et son fils. Ses partisans comprirent que si l’on voulait éviter la catastrophe il fal-lait prendre les devants. D'après le récit de Mercy (1), écrit peu de jours après les événements, Panin, le gouverneur du prince Paul, très attaché à l'impératrice, aurait été le personnage le plus marquant du complot; il aurait été secondé par la jeune comtesse Dahkow, sœur de la favorite, mais dévouée à l'épouse légitime, par Rasamowski, hetman des cosaques, par le brigadier Teplow, dont Pierre s'était fait un ennemi en le jetant en prison, sauf à le relâcher ensuite, enfin par les cinq frères Orlow, lieutenants dans l'artillerie et dans le régiment de la garde Ismaelowski où ils exerçaient une grande influence sur leurs camarades. Le véritable chef de la cons-
(1) Mercy à Kaunitz, 12 juillet 1762. Archives de Vienne. Quelques détails sont empruntés à la dépèche de Bérenger au comte de Choiseul du 2-13 juillet 1762 (Affaires Etrangères), à Saldern, Histoire de Pierre III, à Kulhier, Histoire ou anecdotes sur la Révolution de Russie en 1762. La Russie ily a cent ans. Extraits des dépêches des ambe sadeurs anglais, français, Berlin, 1858. Lettre de Catherine à Poniatowski. Waliszewski, Roman d'une Impératrice. Nisbet Bain, Peter emperor of Russia, Westminster, 1902. Cet auteur consciencieux se sert des ouvrages de Bilbasow, de Hergen, de Solvernet Bolotow.