L'ABDICATION
aux propositions; l'existence, la sécurité, la prospérité de la Russie étaient en jeu; le Tzar devait se rendre s'il ne voulait pas s'exposer au parti le plus extrème, Aussitôt le billet expédié, Catherine continua sa marche avec les troupes sur Peterhof, En route, elle recut une seconde lettre de son époux : IL se rendait sans conditions, sollicitait une entrevue et demandait à conserver auprès de lui la Worouzow et son adjudant Gudowitz. Il n’obtint d'autre réponse que l'ordre de se rendre à Peterhof, ce qu'il fit aussitôt. À son arrivée au Palais, Pierre remit son épée à l'officier commandant le détachement de garde; il fut dépouillé de ses ordres, fait prisonnier et conduit à Ropska, petite résidence impériale désignée par lui-même à Panin que la nouvelle souveraine lui avait envoyé.
D'après une autre version empruntée à un second rapport de Mercy (1), le Tzar n'aurait reçu aucune réponse au prem'er billet adressé à son épouse et sous la pression du maréchal de Munich (2) et du général Ismaeloff commandant le faible détachement de soldats russes cantonné à Oranienbaum, aurait expédié la seconde lettre en l’accompagnant de l’envoi de son épée et de ses décorations en signe de soumission.
Une troisième version (3) attribue à Ismaeloff le rôle décisif : cet officier expédié à la Tzarine par Pierre serait revenu à Peterhof muni d’un acte d’abdication qu'il aurait persuadé à son maitre de signer et l'aurait emmené prisonnier sous escorte à Ropska. Au dire de spectateurs, peut-être malveillants, l'attitude du prince aurait été piteuse et il aurait manifesté tous les symptômes de la làcheté.
Catherine se garda bien d'épargner la mémoire de son
1) Mercy à Kaunitz, P. S., 24 juillet 1762. Archives de Vienne.
) D'après Saldern, Munich serait resté fidèle à Pierre jusqu'à sa mort.
:) Bérenger au comte de Choiseul, 2/13 juillet 1762. Affaires Étrangè- “s. Keith à Grenville, 2/13 juillet 1762. Hardwicke papers.
prédécesseur. Quelques jours après son avènement, elle fit paraître un manifeste dans lequel étaient exposées et en général exagérées les fautes de Pierre, elle eut soin d'y insérer la lettre d’abdication envoyée d'Oranienbaum. Dans ce document, qui avai‘ été rédigé par les familiers de l’Impératrice et auquel il avait été amené par les conseils et les menaces d’Ismaeloff à apposer sa signature (1), l’infortuné prince avouait que l’expérience de ses quelques mois de règne lui avait démontré « qu'il était audessus de moi de gouverner cet Empire, non seulement souverainement, mais de quelque facon que ce fût ; aussi en ai-je apercu l'ébranlement qui aurait été suivi de se ruine totale et m'aurait couvert d’une honte éternelle. Après avoir donc mürement réfléchi là-dessus, ïe déclare sans aucune contrainte et solennellement à l'Empire de Russie et à tout l'univers que je renonce, pour toute ma vie, au gouvernement dudit Empire, ne souhaitant d'y régner souverainement, ni sous aucune autre forme de gouvernement ». La fin était digne du reste : « En foi de quoi, je fais serment, devant Dieu et tout l'univers, ayant écrit et signé cette renonciation de ma propre main. » Ainsi finit ce règne de 6 mois. Pierre HI, esprit des plus déséquilibrés, impropre à régner, encore moins à exercer un pouvoir absolu, ne fut ni dépourvu d'intelligence ni cruel; dans les premiers mois qui suivirent son accession, ii se distingua par des mesures libérales telles que la dissolution de la commission instituée par Élisabeth pour juger les causes politiques, la suppression de la question, la liberté pour la noblesse de voyager, la fixation à un taux diminué du prix du sel. D'autres réformes civiles et militaires, quoique maladroitement introd’ites, étaient en principe très défendables.
(1) L'authenticité de cette pièce est généralement admise. Saldern affirme qu'elle n'aurait été signée que le troisième jour de la détention à Ropcha.
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