FRÉDÉRIC ÉCRIT A HENRI
prévoir l'entrée en campagne d’une division qui unirait son action à celle de Werner pour une diversion en Moravie. Frédéric, toujours optimiste quand il écrivait à son frère, se voyait déjà maitre (1) avant l'hiver d'Olmutz et son frère de Dresde et de Prague. Dans son plan d’opérations, une grande part était faite à la coopération des Tartares. « J'ai ici 82.000 (2) Fommes contre moi, je n’en ai que 76.000. Ce ne serait nas ce qui m'embarrasserait, mais une suite de nos malheurs passés a donné aux ennemis la facilité d'occuper tous les postes avantageux. A moins de vouloir hasarder étourdiment sa fortune, il ne faut pas songer à les attaquer. Reste les diversions. Voilà donc sur quoi mon plan se fonde. Werner partira dans quelques jours pour se joindre à 26.000 Tartares que le Kan m'envoie et ce corps doit agir en Hongrie pour.faire diversion. Le Kan le suit immédiatement avec 100.000 hommes. Vous conviendrez qu'il faut de nécessité que Daun détache au moins 30.000 pour s’y opposer; alors j'ervoie le prince de Bevern avec 12.000 hommes à Cosel qui fait mine de pénétrer en Moravie. Il faut donc de nécessité que Daun détache au moins 10.000 hommes contre lui; c’est alors que je marche aux montagnes et qu'avec le secours des Russes je serai assez fort pour le chasser de Silésie et reprendre Schweidnitz. Dans tout ce que je viens de vous dire, je n’articule pas un mot de la grande armée turque qui agira contre les Autrichiens. IL leur faudra détacher au moins 50.000 contre les Turcs seuls, sans compter ce qu'il leur faut nécessairement oppose: à Werner. » En attendant la réalisation de ces rêves tant soit peu chimériques, la conclusion de ia paix avec la Suède permettait de renforcer l'armée du prince
(1) Frédéric à Henri, Bettlern, 27 mai 1762. Correspondances Politiques,
XXI, p. 471.
(2) Frédéric à Henri, Bettlern, 31 mai 1762, Correspondances Poliliques,
XXI, p. 489.
arme
Henri de la brigade de Belling; d’autre part, l’adjudant de confiance Cocceji fut chargé d’une mission auprès du grand vizir qu’il devait rejoindre près de Belgrade, à l'effet de concerter avec lui et avec Werner une invasion de la Hongrie.
Cependant, les difficultés commençaient à surgir; le Khan, en dépit des promesses et des subsides déjà versés, se refusait à franchir la frontière avant de recevoir une nouvelle subvention. A Constantinople, on hésitait encore; on voulait connaître les propositions que le nouvel envoyé autrichien Penckler allait apporter; on se montrait disposé à écouter les conseils des représentants de France et du Danemark. L’envoyé Delon, qui devait coopérer avec Rexin et qui s’entendait assez mal avec lui, considérait (1) que l'affaire n'aboutirait pas et que S. M. ne devait plus y compter à moins d’un événement extraord:naire. Le mieux, d’après Frédéric, serait de décider le Khan à prendre les devants; une fois les hostilités engagées, la Porte se trouverait entraînée à participer au conflit; à cet effet, Boscamp (9) fut autorisé à offrir au Khan « une somme de 100.000 écus au delà de ces #0 ou 50.000 ducats qu’il vous a déjà demandés... quoique toujours à condition que le Kan commence incessamment ses ravages en Hongrie... Il s'entend, au surplus, de soi-même... que vous veillez bien à ce que le Kan ne se laisse point disposer par qui que ce soit d'entreprendre les moindres hostilités contre les Russes ou la Russie »,
Pendant que Frédéric s’efforçait sans succès à jeter les Turcs et les Tartares dans la mélée et à diriger l’action de ces derniers contre l'Autriche au lieu de la Russie leur ennemi naturel, fort heureusement pour lui,
(1) Delon à Frédéric, Constantinople, 8 mai 1762. Correspondances Politiques, XXI, p. 520.
(2) Frédéric à Boscamp, Bettlern, 9 juin 1762. Correspondances Politiques, XXI, p. 516.