CHAPITRE TECHNIQUE
Sublime Porte la note contenant les desiderata de k Serbie.
Le i4, les Ârnaoutes attaquaient les premiers à la frontière, à l'ouest de Ristovatz, et étaient
Le iS, ils renouvelaient leur attaque près de Doubatchitsa et de Novo Celo.
Le i8, le quartier général entrait en fonction à Nisch, où le roi Pierre arrivait le même jour et donnait, à dnq heures de l'après-midi, l'ordre aux armées de Iranchir la frontière, le SO pour la troisième armée et le 'Hi pour les deuxième et première armées.
Les forces serbes se trouvaient échelonnées sur un front de près de 300 kilomètres.
A l'est, la deuxième armée entrait en territoire ennemi par Kustendil, en Bulgarie. Puis venait la première armée, par Vrania. La ti'oisième armée, par Prépovast. L'armée de i'IbîU", par Ratchka, et à l'extrémité ouest la brigade de Javor.
Le plan de campagne primitif était le suivant :
Les première et deuxième armées devaient
90 LtS VICTOIRIS SBUBEB
opérer vers Koumanovo-Uskub pour se rejoindre aux environs avec la troisième armée et attaquer l'ennemi là où on le rencontrerait.
La troisième armée devait repousser l'ennemi sur tout le terrain, au nord du Karadak, et ensuite descendre par le défilé de Katchanik et par le Karadak vers Uskub, pour rejoindre les première et deuxième armées.
L'armée de l'Ibar ainsi que la brigade indépendante de Javor devaient occuper le sandjack et ensuite se joindre à l'armée alliée monténégrine.
Nisch, 21 octobre. — Je viens de traverser la Serbie de Belgrade à Nisch, pour rejoindre l'étatmajor généra).
Partout, les femmes et les enfants confectionnent dans les écoles les vêtements et la charpie nécessaires aux troupes. Dans les moindres stations où s'arrête notre train, l'enthousiasme patriotique et guerrier anime la population.
La voie et les gares sont gardées militairement par les hommes du troisième ban, les territoriaux, échelonnés tous les deux cents mètres. Ils veillent, baïonnette au canon, l'air grave sous leur « choubara » en poils de mouton. Les convois d'approvisionnement, en files interminables, s'acheminent au lent effort des bœufs sur les routes, vers les quatre armées entrées en territoire turc.
Les bandes de volontaires ne peuvent trouver place dans notre train déjà bondé. Ce sont des comitadjis, des gaillards robustes, braves et résolus, surtout des Macédoniens d'origine serbe. Us nous regardent avec envie partir vers les champs de bataille.
Aux premiers bruits de guerre, ils ont passé la frontière, apportant leur concours spontané à ceux qui vont se battre pour leur conquérir la liberté.
Équipés de Taçon sobre, mais parfaitement étudiée, munis d'armes perfectionnées que beaucoup ont payées de leurs propres deniers, leurs ceintures superposées garnies de centaines de cartouches, ils peuvent rester éloignés, plusieurs jours, des centres de ravitaillement et de munitions.
Leur connaissance du pays et de l'armée turque en font de précieux auxiliaires. Ils servent d'éclaireurs, d'avïmt-garde à l'armée serbe.
De tous les villages proches du chemin de fer, des femmes, de pauvres paysannes, sont venues. Elles apportent du pain, du vin, des raisins, du mais cuit qu'elles tendent aux soldats :
— Ouzmil... Ouzmi!... (Prends!... Prends!...) insistent-elles auprès de ceux qui refusent.
Quarante-cinq trains militaires roulent ainsi
GARNKT DE ROUTE 33
quotidiennement vers la frontière depuis la déclaration de la guerre, bien que la ligne soit à voie unique, et autant de convois remontent chaque jour; cependant, aucun déraillement, aucun accident ne s'est produit.
Nisch est bondée de troupes, de paysans, de chariots et de bœufs.
Devant la gare, c'est un véritable grouillement. Dans la salle d'attente, autour d'une table où sont assis quelques officiers, des soldats et des paysans se pressent, tendent leur feuille de route ou de réquisition. La fumée, l'odeur des < gougnes (1) > et des capotes mouillées de pluie rendent l'atmosphère irrespirable.
Un petit vieillard, un paysan qu'à sa physionomie on devine intimement lié à la terre qu'il a quittée brusquement, attend patiemment son tour.
— Je voudrais savoir, dit-il en s'avançant, où se trouve le régiment de mon fils.
On ne peut le renseigner; il insiste, cependant; il commence à exposer les raisons de sa démarche, dans l'espoir de persuader, de fléchir les oITiciers.
(i) Gougnea ; vètenieDt des paysans serbes en drap de grosse laine dure.
34 LES nCTOIRES SkRBES
c II a laissé partir son fils sans argent... Il lui en apporte, ainsi que des < préobouka (l). »
Enfin, voyant qu'il ne peut rien apprendre, il soupire et lentement s'éloigne, s'arrête, s'éloigne encore. Peut-être va-t-on se raviser et lui donner le renseignement qu'il demande...
Pendant une heure, debout, à côté du maigre bidet qu'il tient par le cou, il reste devant la gare sous ta pluie d'automne fine et froide, sa poitrine velus découverte.
Ce matin, à huit iieures, l'état-major général a quitté Nisch pour Vrania, centre important à quelques kilomètres de la frontière. Vrania fut le théâtre d'une grande bataille livrée aux Turcs lors de la guerre de 1877.
Ce mouvement en avant a été décidé à la suite des succès remportés par les armées serbes.
Les troupes d'avant-garde de la première armée ont pris d'importantes positions aux environs de Koumanovo.
(1) Vêtements de rechange.
tURHET DE BDDTK 35
La deuxième armée a occupé Tsarevo-Selo et s'avance vers Egri-Palanka, où les Turcs ont massé des forces importantes.
La troisième armée a marché victorieusement sur Pristina et la quatrième sur Novi-Bazar.
Enfin, la pluie diluvienne qui tombait depuis plusieurs jours et rendut la marche des troupes si pénible S'est arrêtée; cependant, dans le ciel redevenu clair, des nuées de corbeaux maintenant escortent rju-mée.
Leur croassement lugubre est la seule note de deuil qui s'étende sur le pays, où rien ne semble capable de refroidir l'enthousiasme, ni la vue des blessés, ni même le spectacle de la mort.
Les premiers convois de blessés commencent en effet à arriver ; mats, bien que de nombreuses familles soient déjà endeuillées, les soldats qui partent, fleuris par la main des femmes, a'éloignent en chantant.
C'est en chantant les prouesses des héros légendaires qui jadis tombèrent en luttant contre les Turcs qu'ils les repoussent aujourd'hui ou qu'ils tombent à leur tour...
us TICTOIRKB SIRBSS
Les premiers Blessés.
Nisch, 23 octobre. — Cette guerre sera certainement une des plus sanglantes de l'histoire, m'avait-on dit dès mon arrivée, et, en eiîet, que de sang versé déjà, bien que la lutte soit à peine commencée !
Je viens, après avoir admiré l'élîm patriotique qui soulève la Serbie entière, de connîiître, hélas ! toute l'horreur de la guerre.
L'hôpital de Nisch, luxueusement installé à la moderne, s'élève à deux kilomètres de la ville, à côté de la tour Tchele-Coula, reliquaire où sont conservés les crânes de trois cents Serbes massacrés lors de leur grande insurrection pour l'indépendance.
Lentement, un long convoi d'ambulance arrive par la voie ferrée. Des infirmiers descendent les blessés des wagons et les transportent sur des brancards dans les salles d'opérations.
Lugubre défilé I Les vêtements en loques, les chemises déchirées, les chairs tuméfiées, tout cela noir de poudre ou taché de lourds caillots de sang, témoignent de la violence de la lutte.
Tous ces braves ont été arrêtés dans leur élan contre l'ennemi, car tous sont frappés par devant.
Cependant pas un cri. A peine si, dans un heurt, on peut voir se crisper leurs traits sous la douleur.
Tandis que médecins et infirmiers s'empressent auprès d'eux, je les questionne, et je reste stupéfait de la simplicité de leurs récits et de l'unique plainte qu'ils exhalent : ils sont navrés d'avoir quitté sitôt leurs frères d'armes !
Ils n'ont qu'un regret : leur inaction forcée, et qu'un désir : retourner se battre. Leur haine contre l'ennemi héréditaire s'est accrue de toutes leurs souffrances.
Tous ces blessés, le train sanitaire qui vient d'arriver en contient environ cinq cents, font par^ tie de la troisième armée.
Deux jours avant la déclaration officielle de la guerre, le 16 octobre, une force ennemie de vingt mille hommes, composée de réguliers turcs et de volontaires albanais, les attaqua à l'improviste, sur la frontière même, au village de Merdaré.
Le combat a duré quatre jours, acharné de part et d'autre, les Albanais faisant preuve à la lois d'une ténacité terrible et d'une sauvagerie féroce.
38 LES VICTOtRES SERBES
Dissimulés, retranchés dans la forêt qui borde la frontière et dont ils connaissent les moindres recoins, ils ne reculèrent que pas à pas.
Délogés de leurs positions, ils s'échappaient, disparaissaient et retombaient sur l'arrière de ceux qui croyaient les avoir mis en fuite, et alors malheur aux blessés ou aux isolés; Us leur réser^ valent une mort cruelle et lente dans les pires tortures.
Invisibles, ils ont décimé trois régiments de la division de la Morava. Un de ces régiments à lui seul eut le quart de son effectif mis hors de combat: 300 tués, 700 blessés!
— C'est notre artillerie qui nous a permis d'avoir raison de ces forcenés! me déclare un officier. Sans elle, jamais nous n'y serions parvenus!
Les TurcB avaient seize bouches à feu, autant que les Serbes, mais c'est à peine, paraît-il, si la moitié de leurs shrapnels éclataient.
— Généralement ils tombaient devant nous comme de gros ballons, m'expUquent d'autres
L'un d'eux pleure à grosses larmes et serre les poings en me racontant comment son lieutenant a été lâchement et traîtreusement assassiné.
Le lieutenant Milan Popovitch, jeune officier
(uhket PB RouTi 39
de yingt-aix ans, était encore au moia de juillet à Paris, où, en congé, il achevait sod droit et passait brillammeot son doctorat.
Dès le décret de mobilisation, revenu en Serbie pour prendre son commandement, il s'était trouvé à la première bataille.
Son bataillon, depuis quarante-huit heures, résistait victorieusement aux attaques renouvelées des Albanais, lorsque soudain ceux-ci, cessant le feu, hissaient le drapeau blanc.
Malgré l'avis de ses soldats, il s'avançait alors et recevait des chefs albanais qui l'embrassaient la f Bessa », la parole de sang de ne plus se battre contre les Serbes.
Revenu près de ses hommes, il commandait d'avancer, l'arme au bras.
Les Arnaoutes, immobiles, les laissaient approcher ; mais au moment où, confiant dans le serment échangé, le heutenant tendait la main vers les chefs, l'un d'eux rétendait raide mort, d'un coup de poignard en plein cœur.
Immédiatement, les premiers rangs albanais, qui avaient ostensiblement jeté leurs armes, se couchaient et démasquaient les lignes suivantes, d'où partait une grêle de balles.
Les Serbes, massacrés à bout portant, mais exaspérés par cette traîtrise, fonçaient alors
LSS VICTOtRES SERBES
baïonnette au canon sur l'ennemi et vengeaient l'assassinat de leur chef et de leurs camarades.
Hélas ! plus d'une centaine d'entre eux gisaient sur la terre roupie!
Pendant que je questionne ces blessés, des mères, des femmes, des sœurs et des vieillards se pressent en une double haie sur le passEige des brancardiers.
Peut-être vont-ils voir passer l'un des leurs !
Soudain, un cri : une vieille maman s'élance. Elle vient de reconnaître son fils, que portent deux infirmiers.
Lui, déjà, la rassure :
— Ce n'est rienl... Je suis blessé à la jambe,
Et la vieille, toute tremblante encore, se réjouit. Il est vivant!
Près d'elle, une autre mère tiraille son mouchoir de ses mains crispées ; ses yeux reflètent un désespoir infini.
Son ûls,' un sous-oîficier, a été tué. Elle est
La Jeanne d'Arc serbe, Mademoiselle Sophia lovanovitch
de Belgrade, qui a fait le coup de feu
dans une troupe de comitadjis.
serbes) à l'attaque d'u
Les volontaires Albanais de l'armée ottomane.
CARNBT DX ROUTE 41
venue pour savoir, pour questionner ceux qui reviennent.
Voici un de ses camarades. Il l'a vu tomber, en héros. C'est lui qui l'a enterré, et il a entouré de broussailles la place où il repose, à sept pas d'une muraille, à la sortie du village...
La pauvre femme s'enquiert aussitôt, allant d'un ofTicier à l'autre : où, à qui doit-elle demander l'autorisation d'aller pleurer sur la tombe ?
On la renseigne, et je l'entends murmurer tandis qu'elle s'éloigne :
— MoD filsl... Mon fils chéri est mort!.. .
Un jeune major, ancien interne des hôpitaux de Paris, accompagne ce convoi de blessés; aimablement, il veut bien me servir d'interprète ; il me confie combien la sauvagerie des Albanais rend périlleux le service des ambulanciers.
Sans rien vouloir connaître de ce que signifie la croix rouge, ils concentrent leurs feux sur ceux qui portent cet emblème qu'ils abhorrent, et c'est sous une grêle de balles que médecins et infirmiers doivent relever et emporter leurs blessés et, bien souvent aussi, ceux de l'ennemi.
43 LE! VICTOIRBI IKHBES
Vrania, 24 octobre. — En arrivant à Niscb, j'avais la bonne fortume d'être hébergé cbei l'habitant, tandis que la plupart de mes confrères, logés au petit bonheur dans de modestes bdtels d^à combles, passaient la nuit sur des chaises ou des tables
Mon logis était confortable, mais éloigné du ceutre de la ville, et il me fallait traverser la Nischava, qui l'arrose, et contourner la forteresse.
Ce trajet fut cause d'une aventure qui pouvait fort mal tourner.
Un après-midi, mon appareil photographique en main, passant devant ces vieilles fortifications animées par les allées et venues des troupes, j'en prenais quelques instantanés, quand le factionnaire, dont je ne me méfiais nullement, s'élança sur moi la baïonnette menaçante.
Je ne parle pas plus le serbe qu'il n'entendait le français, mais à sa mimique et à l'attitude des hommes accourus du corps de garde pour m'entourer, je compris que j'étais considéré pour le moins comme suspect.
A la vérité, j'étais tout simplement arrêté pour espionnage.
Je fus conduit devant le commandant de la place ; heureusement, après explicatioDs, ja le quittai cinq minutes plus tard en toute liberté,
escorté encore par ceux qui m'avaient arrêté, mais qui depuis que ma qualité de journaliste français avait été officiellement reconnue, m'accompagnaient en amis, heureux de me guider dans ma besogne.
Après trois jours passés à Nisch, les troupes serbes continuant leur marche en avant, je partis rejoindre le quartier général à Vrania,
J'y suis parvenu hier soir, 23 octobre.
Béjà les première et deuxième armées, nous annonçait-on, étaient en communication, par la division de cavalerie indépendante du prince Arsène, sur ]a ligne Koumanovo, Égri-Palanka. Leur marche rapide obligeait l'ennemi à se replier vers le sud. D'importants convois de prisonniers nous arrivent déjà.
Parmi ces vaincus, un grand nombre sont des Macédoniens d'origine serbe, frères de race de leurs vainqueurs. Enrôlés par les Turcs, manu militari, généralement pour le service du train, ils ne cachent pas la joie que leur cause une défaite qui est pour eux une délivrance, la liberté.
On les désarme et on leur permet de retourner dans leurs villages.
Les oniciers turcs, tète basse, accablés, font peine à voir.
LES VICrOlHES SERBES
Dans un modeste café, où je suis entré me reposer, un simple cavalier de deuxième classe vient d'attirer mon attention.
Sec, grisonnant, une moustache poivre et sel barrant un visage énergique, il porte sur la poitrine l'étoile de l'ordre de Karageorgevitch.
C'est le prince Alexis, cousin du roi de Serbie : un Serbe doublé d'un Parisien.
Lui aussi, dès le décret de mobilisation, est accouru pour faire son devoir.
— Vous êtes l'envoyé du Journal, s'écrie-t-il en m'aceueillant. Vive le Journal I et vive la France !
Et aussitôt, se mettant à'ma disposition, il commente les dernières nouvelles.
Cest une marche triomphale que ne retarde aucun insuccès.
— Vos canons français sont épatants! me déclare-t-il. L'artillerie allemande de l'armée turque n'est rien à côté d'eux.
Le prince Alexis, qui revient du front de la
première armée, a été émerveillé du résultat du tir pendant le combat que cette armée livre, paraît-il, depuis deux jours, à d'importantes forces ennemies devant Koumanovo.
Quelques heures plus tard, j'apprends au quartier général que ce combat vient d'être couronné d'un plein succès : Les Turcs se retirent hâtivement vers Uskub, laissant la place entre nos mains, déclare le communiqué. La prise de Koumanovo rend libre la route de cette ville.
Tels sont les seuls et brefs renseignements qui nous sont oiïiciellement donnés au soir de la grande victoire serbe I
A la vérité, les détails n'avaient guère eu le temps de parvenir encore jusqu'à Vrania ; et puis, il faut le dire, l'état-major serbe manqua souvent de renseignements, dans les débuts de la campagne, sur la situation des ennemis, sur leur nombre et sur leurs mouvements.
Doit-on imputer ce fait à la cavalerie, dont l'un des rôles principaux est évidemment d'éclairer la marche des armées?
16 LIÏ nCTOIRKS SShBlS
Je manque de compétence pour me prononcer à ce sujet, mais selon toute vraisemblance en ces contrées montagneuses, où les armées serbes avançaient à marches forcées, le service d'éclaireurs devait être excessivement difficile à assurer.
-— Àh! si nous avions des aéroplanes! s'écriaient parfois les officiers devant qui je m'étonnais de l'ighorance où nous nous trouvions des mouvements des armées turques.
C'est ainsi que pendant la bataille de Koumanovo, l'armée serbe crut jusqu'à la fin n'avoir à combattre que trente à quarante mille hommes. Or elle venait de battre et de mettre en déroute trois corps d'armée et trente mille volontaires albanais; environ cent dix mille hommes !
A la vérité, dés la déclaration de guerre, oo nous avait annoncé l'arrivée d'aviateurs français et de cinq pilotes militaireB serbes.
Ces aviateurs : Emile Védrines, de Réals, Godefroy et Broquin, les lieutenants Milochilitch, logovitch, Stimkovitch et les sous-officiers Pétrovttch et Novitcbitch étaient bien partis de Paris, mais ils n'arrivèrent en Macédoine qu'après la signature de l'armistice.
Pendant la campagne ils tournèrent autour de la péninsule, allant de Brinditi à Bari, puis à An-
CARNET DB RODTE 47
tivari, d'où l'impossibilité de survoler les Alpes albanaises les obligea à retraverser l'Adriatique. Enfin ils purent atteindre Uskub, les uns par Salonique, les autres par Ancône, Fiume et Belgrade... Mais depuis quinze jours les hostilités étaient suspendues !
LES VlCTOinES BSnBES
Ang:oi8Be8 et Enthousiasme.
En même temps que nous avions des nouvelles de la quatrième armée, la plus éloignée du quartier général, qui, sous les ordres du général Michel Jivkovitch, occupait Mitrovitsa entre Novi- Bazar et Pristina, puis Priepolie dans le sandjak, nous recevions enfin des détails sur ce que nous avions simplement appelé le combat de Koumanovo.
Ce fut de l'étonnement d'abord, puis de la stupéfaction.
Le 25 octobre à 8 h. 1/2 du soir, le prince héritier Alexandre téléphonait que son armée était sur la route d'Uskub.
Les Turcs, complètement démoralisés, fuyaient, déclarait-il, abandonnant canons et fusils.
Le prince Alexis, quelques instants plus tard, m'annonçait même que les troupes d'avant-garde étaient en vue d'Uskub.
Était-ce possible? Nous ne pouvions y croire. Où se trouvait donc et que Taisait la grande armée turque?
Cette armée, c'était elle qui venait d'être irré-
CARNET DZ ItOCTI 49
médiablement défaite devant Koumanovo. C'était elle qui fuy^^t en désordre dans un vent de folle panique I
Nous ne devions l'apprendre que vingt-quatre heures plus tard. L'état-major lui-même ne connaissait pas encore la valeur ni la portée de sa victoire et il s'inquiétait de la progression si rapide des troupes.
La journée du 26 s'écoula dans l'attente et dans l'inquiétude.
Nous étions tous réunis, officiers d'état-major et correspondants de guerre, dans l'unique restaurant de Vrania, quand, à 7 heures, entra un vieillard à barbe blanche, portant, comme tous les Serbes, l'uniforme militaire.
C'était M. Pachitch, président du Conseil des ministres.
Dans le silence respectueux qui accueillit son entrée, sa voix, tremblante d'émotion, annonça:
— Son Altesse le prince héritier Alexandre est entrée à Uskub à la tète de ses troupes !
Un tonnerre de bravos éclate. La joie déborde. Les officiers s'embrassent, nous embrassent. Il souffle pendant cinq minutes un vent de folie délirante.
Uskub, l'ancienne capitale de la vieille Serbie, de l'empereur Douchan, est prise ! Sa reddition
LES VICTOtntS BERBBS
devance d'au moins quarante-huit heures les prévisions les plus optimistes. L'enthousiasme est formidable !
Déjà la musique de la garde royale traverse les rues de Vrania aux accents de l'hymne serbe. De frénétiques acclamations l'accueillent : « Vive laSerbie!... Jiviol... Jivio!... Vive la plus grande Serbie!... Vive le roi Pierre!... Jivio!... »
Les vivats se mêlent. Chacun crie ce qui lui vient à l'esprit.
Des gens pleurent, s'étreignent. Des orateurs improvisés clament dans la nuit l'allégresse qui déborde de leurs cœurs.
Bientôt des torches s'allument. La musique, au milieu de la population et des soldats, joue les hymnes serbe, bulgare, monténégrin, grec et russe. On se porte à la maison où le roi, revenu du champ de bataille, repose, harassé, puis devant la demeure de M. Pachitch et enfin à l'hôpital, pour apprendre la grande nouvelle aux blessés! Là, nouvelle explosion d'enthousiasme. Les médecins doivent employer la force pour obliger les malades à se recoucher.
Je retourne à l'hôtel, où les mâles accents de la Marseillaise retentissent.
Cest le signal d'une nouvelle tempête de hourrahs en serbe et en français, car la France
CARNET DB HODTK 51
et la Russie sont les deux grandes nations aimées.
Les canons français Schneider, dont les ellets ont été, répète-t-on, prodigieux, ont leur large part d'acclamations.
Les hymnes anglais et italien sont ensuite joués en l'honneur de mes confrères qui représentent ici les grands journaux d'Angleterre et d'Italie, puis le président de l'association des journalistes de Belgrade, l'écrivain Branislav Nauchitch, actuellement simple soldat, dit, en une improvisation enflammée, la gloire nouvelle de sa patrie.
Enfin le Kolo, la danse nationale, nous entraine tous dans son rythme joyeux...
Dès l'annonce de la prise d'Uskub, nos confrères allemands et autrichiens s'étaient éclipsés. Ils avaient pronostiqué la victoire des Turcs.
LA BATAILLE DE KOUMANOVO
LA BATAILLE DE KOUMANOVO
La bataille de Koumanovo a été une surprise pour l'armée serbe, car toutes les circonstances indiquaient que les Turcs se battraient dans la plaine d'Ovtchépolé et peut-être même plus au sud, aux environs d'Istip, par exemple sur la rive gauche de la Brégalnitsa.
Voici, tel qu'il m'a été communiqué plus tard par le quartier général serbe, le compte rendu technique de cette grande bataille :
Le 22 octobre, la première armée, qui se trouvait dans la situation indiquée sur la carte, devait, le lendemain 23, attaquer l'ennemi aux environs de Koumanovo. Ce furent les Turcs qui, la devançant, prirent, à 7 heures et demie du matin, l'olîensive qu'ils gardèrent toute la journée et toute la nuit, contre les divisions du Danube et de la Morava, premier ban.
I^a division du Danube, qui formait l'aile gauche
serbe, eut à supporter leur principal effort. Le centre, division de la Drina, retardé dans sa marche par un terrain détestable, ne prit pas part à l'action pendant cette première journée.
Son retard permit à l'ennemi de renforcer son aile droite de la majorité des troupes de son centre pour accabler la division du Danube.
Cependant, le terrain où résistait cette division était aussi mauvais que celui sur lequel avançait la division de la Drina. Son artillerie ne parvenait pas à prendre position et sa situation fut des plus critiques, principalement pendant les premières heures. Deux de ses régiments, le ?« et le 18" d'infanterie, furent presque anéantis.
Pendant cette période du combat, les Serbes eflectuèrent plusieurs contre-attaques ; au cours de l'une d'elles, les Turcs hissèrent le drapeau blanc et quand les premières troupes serbes s'approchèrent ils tirèrent à bout portant.
La situation de la division de la Morava, à l'aile droite serbe, fut moins critique. Elle résista sans peine jusqu'à la tombée de la nuit.
La division indépendante de cavalerie combattit toute la journée aux environs d'Orlovatz, Voinik et Tsrveni Breg, d'où, avec son artillerie, elle ralentissait la marche enveloppante de l'ennemi, qu'elle canonnait de flanc.
LA BATAILLI DE KOUHAKOVO
Les Turcs voulant percer, coûte que coûte, l'aile gauche serbe, chargèrent furieusement à maintes reprises, mais, vers 6 heures, leur élan était brisé et ils se retiraient sur leurs premières positions.
Les attaques continuèrent contre l'aile droite dans la nuit ; toutes fuirent repoussées par le feu et l'arme blanche.
Le tir de l'artillerie fut si efficace qu'au lever du jour les régiments d'infanterie coururent embrasser les canons sur leurs positions.
Le 34 octobre, la division de Drina participa au combat, ainsi qu'une partie des troupes des divisions (tu Timoc et du Danube, deuxième bac. La première armée prit l'offensive à son tour et engagea le combat avec son aile droite et son centre.
L'armée turque résista d'abord opiniâtrement ; mais, après midi, elle lâcha pied, prise de terreur panique.
Les forces en présence étaient :
Du côté serbe : 5 divisions et la division indépendante de cavalerie, soit 103,000 hommes.
Du côté turc : Le 6» corps de Monastir (Djavid pacha) et le 7^ corps d'Uskub (Fethi pacha), de 3 divisions chacun; 2 divisions du 5" corps de Salonique (Kara Saïd pacha) et 30,000 volontaires albanais, soit, en tout, 110,000 hommes.
us TICTOIRIS S
Les pertes serbes s'élevèrent à près de 5,000 tués et blessés.
Les Turcs abandonnèrent 120 canons, autant de caissons pleins de munitions, des magasins bondés de fusils, de munitions et d'approvisionnement, tout leur train, 32 pontons complets, dont 28 en aluminium, etc.
Si le plan de l'état-major ottoman avait réussi, si l'aile gauche serbe avait été rompue, la division du Danube se trouvait rejetée dans les défilés et l'armée serbe devait battre en retraite devant l'enveloppement qui la menaçait.
La deuxième armée, trop faible, n'eût même pu barrer la route de Sofia aux vainqueurs, qui, s'avançant simultanément vers l'intérieur de la Serbie et vers Sofia, eussent pris à revers l'armée bulgare.
LÀ UTAILLK fil KOOUAflOTO
Après cet exposé technique de ce que fut la bataiDe de Koumanovo, je dois revenir sur le combat du 23 octobre, qui décida du sort de la lutte et, l'on peut ajouter, de celui de toute la guerre balkanique.
La veille au matin, la division de cavalerie qui avait quitté Bougamié, précédant la première armée, débouchait à Mlado-Nagoritchané, un pauvre village serbe au sud de la route d'Egri- Palanka.
Derrière elle, le 18* et le 9* régiment d'infanterie se plaçaient en avant-garde sur les hauteurs, tandis que les patrouilles de cavaliers commençaient à revenir et rendaient compte à l'état-major de ce qu'elles avaient observé.
L'une d'elles, poursuivie par de l'artillerie et un escadron de cavalerie turque de Koumanovo, rapporta que l'ennemi se fortifiait au nord de cette ville.
Une autre, qui s'était avancée jusqu'au milieu d'Ovtchépolé, annonça, sur les indications fournies par les gens du pays, que d'importantes
60 LES VICTOIRES EEIIBES
forces ennemies se trouvaient au sud de la plaine.
Enfin, un dernier rapport disait qu'à Ovtchépolé une forte colonne turque avec de l'artillerie bivouaquait près du village de Jibitsa.
Bien qu'intéressantes, ces informations ne donnaient aucune idée des mouvements de l'armée turque et ne faisaient pas prévoir ce qui devait se passer le lendemain.
Les Serbes ne croyaient pas à l'imminence du combat et la nuit venue, après une marche de 40 kilomètres, le silence s'étendit sur leur camp...
A 7 heures du matin tombe une pluie fine quand, d'une hauteur près du village, les officiers d'état-major, en fouillant le terrain de leurs jumelles, distinguent dans la direction de Zébréniac, à quelques kilomètres, un mouvement considérable de troupes.
Bientôt on aperçoit des lignes de tirailleurs précédant d'épaisses colonnes qui d'Ovtchépolé s'avancent en biaisant vers l'aile gauche serbe.
LA BITAILLE DE KOUHAMOVO
Ces troupes semblent avoir surgi de terre. Elles ont dû, la nuit, avancer à marches forcées pour attaquer dès l'aube Mlado-Nagoritchané, que les généraux turcs savaient certainement être le point faible de la première armée serbe.
Les batteries de pièces montées de la cavalerie serbe prennent aussitôt position au-dessus du village, tandis que le 2^ régiment de cavalerie et une partie du 4^ se massent sur le mont Tsrveni et que le 3^ se porte sur Vakf, vers Zébréniac.
Les comitadjis, leurs réserves dans le village de Bouzine, forment l'extrémité gauche, contre la hauteur de Goloubitsa, déjà occupée par les Turcs.
Bientôt le bataillon d'avant-garde du 18« régiment d'infanterie se trouve engagé. La bataille commence.
Sous ta protection de ce bataillon, quelques canons de l'artillerie de la division du Danube, postés en demi-cercle dans un pli de terrain en face de la route d'Egri-Palanka, ouvrent le feu à leur tour contre les colonnes turques qui descendent dans la direction de Zébréniac.
Vers iO heures, le combat est devenu général ; sur ces entrefaites, une patrouille d'éclaireurs vient annoncer que les troupes ennemies ne sont qu'un détachement latéral des forces turques en
LU TICTOIR» BIRBK8
retraite sur Koumanovo, à la suite âe la défaite que ]a deuxième armée du général Stépanovitcfa leur a infligée.
Ce renseignement est complètement faux, mais quand on s'en aperçoit il est trop tard.
Les Turcs attaquent avec une impétuosité telle que l'artillerie serait tombée entre leurs mains si, informé à temps de sa situation critique, le commandant de la division du Danube n'avait pas donné l'ordre au 18« régiment d'infanterie d'entrer en ligne.
Les troupes serbes, ignorantes des effectifs qu'elles ont devant elles, se battent au hasard, bien que de toute leur énergie. Le temps passe. Vont-elles pouvoir résister jusqu'à la fin?
Les Turcs avancent toujours. Tous leurs canons tonnent et les shrapnells éclatent sur les rangs serbes, qui commencent à iléchir partiellement.
De ces rangs, des blessés se détachent sur les coteaux, des soldats harassés les suivent. Us ne se pressent pas, ils ne fuient pas, ils marchent lentement. Ce sont des débris de compagnies.
Questionnés, ils ne répondent pas. Leur résistance surhumaine a atrophié leur cerveau. Us se meuvent dans une sorte de sommeil. C'est l'instinct qui les pousse à s'abriter.
Lk BATAILLE DS KODIUtlOTO 63
Un officier est parmi ces soldats. D fume, regarde ceux qui lui parlent, mais il n'entend pas, 41 ne voit pas. Soldats, sous-officiers, officiers ne se comprennent même plus entre eux.
Lorsque l'un d'eux avance, les autres le suivent.
Ce n'est que lentement, graduellement qu'ils se ressaisissent...
Les Turcs continuent à avancer. Est-ce la catastrophe?
Vers une heure de l'après-midi, il ne reste du ■18* régiment que quelques épaves éparpillées, mais cramponnées à leurs places.
Il n'y a plus de commandement régulier. La résistance résulte d'elTorts individuels. On continue à se battre jusqu'à complet épuisement.
On a tiré à 1,200 mètres, puis à 1 ,000, puis à 800 mètres. On cesse de modifier la hausse des fusils.
Depuis hlentôt une heure, les mitrailleuses de la cavalerie se sont tues sur le mont Tsrveni. Là, les troupes ont fléchi et le front serbe tout entier suit ce mouvement de défaillance.
Alors soudain un bruit aigu, perçant, domine le vacarme de la battdlle. Ce sont les trompettes ! Elles ne sonnent pas, elles sifflent, et leur appel déchirant veut dire : « Au secours !... Des renforts!... »
6j LES VICTOIRES SERBES
L'instant est critique, en effet. Des renforts sont indispeDEables.
Ils arrivent heureusement sans retard. Le 7« régiment apparaît, frais et plein d'entrain. Aussitôt les premiers combattants le perçoivent, recouvrent leur énergie et un leu d'enfer s'allume sur toute la ligne serbe. Ce n'est plus le bruit de la fusillade, c'est celui de l'éclatement d'une poudrière.
L'artillerie, tonnant par batterie, lance avec une précision mathématique une grêle de shrapnells sur les rangs ennemis, qui, pressés, grouillants, avancent toujours. Cet orage de mitraille les écrase par masses, les arrête, les repousse. Des vagues furieuses roulent et se heurtent...
Les Serbes conservent leurs positions. Les Turcs sont-ils capables de fournir un nouvel effort?
L'avantage définitif, la victoire sera à celui des deux ennemis qui se lassera le dernier.
Le 7» régiment est réduit de moitié; mais entré en pleine bataille dans un ordre parfait, il combat et meurt en conservant cet ordre, élevant le rempart de sa résistance contre le furieux élan turc.
La nuit lentement descend. Alors, aux minutes indécises qui séparent le jour de l'ombre, les
:s dans l'arsenal d'Uskub.
iirques abandonnées à Koumanovo.
Turcs tentent leur suprême effort. Coûte que coûte, ils veulent rompre l'aile gauche serbe.
Une nouvelle fois ils s'élancent, véritable torrent humain. Ils vont atteindre les positions serbes; ils y arrivent, malgré les trouées sanglantes que creusent les shrapnells dans leurs rangs. Il semble que leurs "morts se relèvent aussitôt tombés !
Canons, mitrailleuses, fusils fauchent leurs premières lignes; mais sur elles les secondes passent, poussées par les suivantes. Tout le courage, toute la force des Turcs se tendent vers ce seul objectif : avancer quand même.
— Déjà, a raconté plus tard le capitaine lankovitch, nous sentions leur haleine. Déjà nous distinguions les Anatoliens, brisés de fatigue, les rédilg, des vieux aux yeux écarquillés, à la barbe blanche... »
Un court, un inexplicable arrêt se produit, comme ai les deux races se mesuraient face à face, une dernière fois, avant de s'étreindre.
Mais une formidable rafale de shrapnells passe. Tous les instruments de mort tirent, crépitent,, tonnent à la fois. C'est, pendant un quart d'heure, un fracas inexprimable.
Soudain le héros principal de cette résistance surhumaine, le commandant du T" régiment, le
colonel Glichitch, s'affaisse, frappé par une balle. Le commandant Voîslav Nicolaïévitch l'a vu tomber. Il s'élance, tire son sabre ; quinze ofliciers, tout ce qui reste, l'imitent. Un cri retentit : a A la baïonnette 1 »
Âlora, dans une sorte d'égarement, les débris du 7* régiment se jettent en avant et le prodige s'accomplit. Ligne par ligne, le corps d'armée turc est balayé, repoussé t
Le commandant Nicolaïévitch, un bras inerte, une plaie béante dans le dos, est toujours à la tête de ses hommes. Il a raçu deux balles de shrapnells dans l'épaule droite et une fusée d'obus lui a déchiqueté l'omoplate.
Cependant la charge furieuse s'accélère encore. Une batterie d'artillerie est prise d'assaut; les servants ahuris, qui n'ont même pas eu le temps de fuir, sont cloués sur leurs pièces. Atteint de deux nouvelles blessures, le commandant Nicolaïévitch (1) tombe, une jambe brisée, mais son sacrifice n'a pas été inutile : sur tout le front l'ennemi est en fuite.
L'offensive turque est défuiitiveiueut brisée.
(1) Cinq mois plus tard, jour pour jour, le cammandanl Nicolaïévitch sortait de l'hApital de Betgrtide, coroplètemeol
guéri.
LA BATAILLE DB KOVMANOVO 67
Tout un corps d'armée a été repoussé, battu par deux régiments serbes !
Ce qu'il en reste, quelques groupes de soldats noirs de poudre, la poitrine nue, ignore l'œuvre colossale accomplie.
La nuit est tombée. Des blessés se traînent, cherchent les ambulances; d'autres supplient, agonisent, hurlent... Le nombre des brancardiers et des infirmiers est insuffisant.
Jusqu'au jour, le corps sanitaire travaille sans répit, au milieu des positions abandonnées, des batteries silencieuses, des canons embourbés, des chevaux blessés ou morts.
Que serait-il advenu si les Turcs, moins exténués eux-mêmes, avaient tenté une nouvelle offensive?
Cependant d'autres forces cherchaient pendant cette nuit à rompre l'aile droite serbe, où l'artillerie et les troupes fraîches de la division de la Morava, premier ban, les repoussèrent comme je l'ai dit.
LU YICTOIHES SERBES
La deuxième Joumôe.
Le 24, tandis qu'à l'aube le prince héritier Alexandre part eo automobile pour les premières lignes, où, en plein centre du combat, il restera jusqu'à la fin, la canonnade recommence déjà sur tout le front, une vingtaine de kilomètres. Rapidement le vacarme s'enfle et devient un bruit formidable de fusillade, de crépitement de mitrailleuses, de grondement de canons et d'explosion de shrapnells.
La lutte est, cette fois, particulièrement intense au centre, où la division de la Drina, premier ban, a réussi à prendre position pendant la nuit. C'est au tour de l'armée serbe d'employer l'ofTensive. L'infanterie, officiers en tête, avance par bonds successifs de 50 à 100 mètres, sous la protection de l'artillerie.
Les actes d'héroïsme ne se peuvent compter.
LA BATAILLE DK KODHANOVO 69
Un régiment, le 13* de ligne, au plus fort du combat se trouve dépourvu de munitions, à 600 mètres de l'ennemi. Sans hésiter, il met baïonnette au canon et s'élance au pas de charge malgré la mitraille qui le décime. C'est un corps à corps épique, un carnage sans nom. Enfin les Turcs fuient ; la position est emportée.
Après la bataille, on retrouva sur le terrain des bêches, des pioches couvertes de sang ou de débris de cervelle coagulés. Les ambulanciers ne parvinrent pas toujours à dénouer l'étreinte des couples enlacés dans la mort. Certains en luttant s'étaient pris à la gorge et parfois les dents de l'un étaient encore enfoncées dans la chair de l'autre !
Dès que la cavalerie s'ébranle, l'effroi s'empare des rangs turcs, tant est fougueuse la charge de ces héroïques sabreurs : « Les Cosaques!... les Cosaques!... » hurlent-ils en fuyant, croyant revoir ceux dont la crainte est restée gravée dans toute mémoire ottomane depuis la guerre de 1877-78.
L'artillerie, avec ses canons Schneider, est infatigable et d'une mobilité déconcertante. C'est elle la grande victorieuse. Elle fait taire les unes après les autres les batteries de l'ennemi, bouleverse les tranchées de son infanterie, et midi
70 LES VICtOIBEB SERBES
n'est pas sonné qu'incapable de tenir plus longtemps sous ses feux effroyables, l'armée turque plie sur tout le front.
Deux batteries Krupp postées à 1,500 mètres de la gare de Tabanovtché, contre le remblai de la voie, tentent de protéger sa retraite. Elles ouvrent le feu contre l'infanterie serbe, mais leur tir n'est pas encore r^lé que les canons de l'aile droite serbe les aperçoivent. Les canons du Creusot sont surnommés par abréviation c les français » par toute l'armée serbe, et, aux cris de < Voilà les Français!... Vivent les Français I... » poussés par les fantassins enthousiasmés, ils les atteignent au deuxième projectile. Les shrapnella de deux feux de salve tirés coup sur coup éclatent sur elles et les enveloppent de fumée. Dès qu'elle est dissipée, on voit une dizaine de servants, tout ce qu'il en reste, qui fuient éperdument...
LA BàTAILLE OS KODHANOVO
La Céb&old turque.
Délogés d'Uskub, après leur défaite de Konmanovo, c'est maintenant pour les Turcs l'irrémédiable débâcle.
Ils fuient avec une telle hâte et dans un si complet désarroi qu'ils sèment, dans leur déroute, matériel de guerre, munitions et approvisionnements, abandonnant tout, sans même prendre le temps de mettre hors d'usage les ponts, ni la voie ferrée que les troupes serbes, ardentes à les poursuivre, utilisent dans leur marche en avant.
Le 28 octobre, les avant-postes de la première armée sont en vue de Vélès (Kuprulu), à trentecinq kilomètres sur la route de Salonique. La cavalerie, poussant à l'est, a culbuté dans la plaine d'Ovtchépolé les détachements qui tentaient de s'échapper dans cette direction. En arrivant à Istip, elle trouve les habitants, qui
avaient forcé les portes de l'arsenal, maîtres de la ville dont ils ont chassé les Turcs.
De l'autre côté, à l'ouest d'Uskub, une avantgarde annonce de Tetovo que de fortes colonnes ennemies sont en retraite vers Monastir. Les nombreux groupes de réguliers encore en armes qu'elle a rencontrés se sont rendus en demandant à retourner dans leur pays. Tous les villages albanais lussent le drapeau blanc.
Enfin, la jonction des première, deuxième et troisième armées serbes est un fait accompli.
Malgré toute ma conHance, j'étais loin de prévoir une victoire si rapide et si complète contre un ennemi réputé brave et tenace et dont les officiers, instruits à l'allemande, ne devaient rien ignorer des nouvelles méthodes de la guerre.
Certes, les Turcs, aussi braves que par le passé, se sont montrés de dignes adversmres, mais la bravoure ne suffit plus pour décider du sort des batailles, et l'armée ottomane, où tout n'était que confusion, fut battue autant par l'organisation méthodique et méticuleuse de l'armée serbe que par sa valeur.
Un employé des chemins de fer orientaux, Grec d'origine, qui, avec les troupes turques, a reculé depuis la frontière, de gare en gare,
LA BATAILLE DK EOUHANOVO 73
jusqu'à Koumïinovo, m'a raconté ce dont il a été témoin :
Dès l'ouverture des hostilités, la voie ferrée, encombrée par les services de ravitaillement, ne put être employée pour le transport des soldats qui durent s'acheminer à pied vers la frontière serbe.
« — Dans huit jours nous aurons pris Vrania, I dans quinze nous serons à Nisch, puis nous I entrerons à Belgrade », affirmaient avec assurance leurs officiers.
Cependant, c'étaient les Serbes qui avançaient.
« — Nous reculons par ruse », expliquaient encore les officiers, a afin d'attirer l'ennemi et de l'exterminer en bloc. »
Ainsi, de recul en recul, cet employé était de service le 23 octobre au matin à la gare de Koumanovo.
Soudain, vers dix heures, il entendit les premiers coups de feu crépiter. La canonnade et la fusillade duraient toute la journée, venant de l'est, et le soir l'état-major turc, croyant à la victoire, ordonnait de faire avancer les ambulances pendant la nuit.
« — Notre général en chef, Kara Saîd pacha, a un plan irrésistible », déclaraient toujours les officiers ; « les Serbes seront culbutés définitivement demain. »
LES VICTOIRES SERBRS
Cependant on formait des trains pour transporter les blessés à Uskub. C'était un travail énorme, au milieu de l'encombrement des wagons, qui depuis cinq jours étaient arrivés et n'étaient pas encore déchargés.
Pas un officier pour donner un ordre. Les soldats, seuls, s'occupaient de tout.
Les malheureux souffraient de la faim, suppliaient les employés de leur donner un morceau de pain, qu'ils avalaient gloutonnement. Beaucoup n'avaient rien mangé depuis trois jours !
Ils se battaient autour des wagons de vivres. D'autres pillaient les villages, au hasard, pour manger, même devant leurs officiers, qui feignaient de ne rien voir.
L'intendance avait la plus défectueuse oi^nisation. Le service sanitaire était insignifiant. Pas de matériel, peu de médicaments et un personnel ignorant n'ayant jamais participé à des manœuvres d'armée...
Le lendemain, 24 octobre, le combat reprenait dès l'aube. Des batteries d'artillerie de montagne arrivèrent de Monastir et restèrent en gare, personne ne s'occupant de leur déchargement.
— « Tout va bien. L'ennemi est culbuté; nous « avançons », déclarent encore les officiers.
Soudain, à deux heures, les premiers fuyards
LA BATAILLE DE KOUMANOVO 75
arrivent en gare, apportent la panique dans les troupes de réserve qui se débandent à leur tour. La peur gagne de proche en proche. La déroute s'accentue. Personne ne commande plus, personne n'obéit plus. Fantassins, cavaliers, soldats, sous-ofûciers, officiers fuient devant eux, au hasard.
Les employés du chemia de fer demandent des instructions à un général qui passe dans ce courant affolé.
— « Faites comme nous I » répond-il en désignant le sud avec un geste de découragement.
Des locomotives, mandées d'urgence à Uskub, à Salonique, arrivent, mais déjà officiers, soldats, femmes, enfants, pêle-méle, ont envahi la gare.
Deux trains seulement peuvent être formés au milieu de ces fuyards démoralisés qui se bousculent en désordre.
Les uns s'entre-tuent pour les prendre d'assaut, d'autres pillent les wagons de vivres. Ces scènes atroces de carnage et de pillage durent toute la nuit, tandis que cent mille hommes — et avec eux tout un peuple — encombrent les routes et la voie ferrée de ses chariots et de son bétail.
Ënlîn, à trois heures du matin, les Serbes entrent en gare. Parmi les voitures de pains, de biscuits, de munitions à demi déchargées sur les
76 LES VICTOIHKS SIBBES
voies, sur les quais, dix wagons à bestiaux sont remplis de blessés empilés les uns sur les autres...
Les Turcs étaient si confiants, si certains d'écraser les Serbes, que le général Fethi pacha exprimait, à Uskub, combien se trouverait délicate sa situation le jour de son entrée triomphale à Belgrade, où, ministre pendant dix ans, il avait conservé de nombreux amis.
Une si complète défaite, après cette certitude du succès, explique la proronde démoralisation des Turcs. Leur déroute ne s'arrête toujours pas. Us traversent, sans tenter d'y résister, les positions où ils pourraient se défendre et au moins retarder la marche victorieuse des armées serbes.
Le ciel est gris, lourd de pluie, et sur les larges routes défoncées et boueuses, les troupes et la population fuient en d'immenses cortèges vers le sud, dont l'horizon est barré de hautes montagnes aux arêtes blanches de neige.
Derrière ces fuyards, des villages entiers brûlent. De hautes colonnes de fumée noire s'élèvent, s'étalent sur le gris des nuages en larges bandes plus foncées.
U BATAILLE DK KODHANOVO 77
Dans ces paysages désolt^s, c'est un Ilot incessant dhommes et de chevaux mêlés.
Des blessés, leurs plaies enveloppées de linges tachés de terre et de san^', s'écartent, n'en pouvant plus, rejetés sur les côtés par le courant de ce tlot humain. Us tombent dans la boue à côté des cadavres.
La déroute, indilTérente, passe entre cette double haie d'agonisants et de morts. Ceux qui ont conservé leurs armes s'en servent pour se soutenir, d'autres n'ont plus rien, même pas de capote; beaucoup vont nu-pieds.
Au milieu d'eux, des bullles noirs tirent des chariots emplis de malades et de blessés qui peutêtre déjà sont des morts. Des hommes s'accrochent à ces chariots. Ils sont épuisés, aflamés. Et la pluie tombe sans arrêt.
Les cavaliers, les artilleurs qui ont coupé les traits de leurs attelages pour fuir plus rapidement, les officiers montés s'échappent de ce lamentable défllé. Les autres, pour 1res suivre, jettent armes, sacs, bagages, tout ce qui leur reste.
Où cette multitude couchera-t-elle? La moindre bâtisse sur la route regorge de soldats et il en arrive toujours,, .
Et derrière eux, c'est la cohorte plus lamen-
table encore des femmes aux loques sordides et bariolées, des vieillards, des enfants entourant de nouveaux chariots où sont empilés quelques hîu^es, quelques meubles, toute leur richesse...
Incapables d'un plus long effort, ces malheureux s'affaissent à leur tour à c6té des blessés et des cadavres...
Des chiens, la gueule rouge de sang, disputent leur monstrueux festin à la voracité des corbeaux.
Quelques jours plus tard, j'ai vu aux portes d'Uskub un émouvant spectacle.
La troisième armée débouchait devant la ville après sa marche triomphale par Mitrovitsa, Pristina, Ferizovitch et Katchanik.
Dans ses rangs, accrochés aux capotes des hommes, parfois à cheval sur leurs épaules ousur leurs sacs, huit cents bambins, huit cents petits Turcs ou Albanais, déniaient avec les vainqueurs.
Les soldats serbes, des réservistes aux visages noirs de boue ou de poudre, envahis par leurs barbes incultes, avaient recueilli ces pauvres petits le long de leur route.