ENTRE DEUX BATAILLES
Ushib, 2 novembre. — S'il me fallait choisir entre Belgrade et Uskub, c'est certainement dans cette dernière ville que je préférerais vivre. Peuplée de soixante mille âmes, elle s'étend dans la vallée du Vardar, entourée de collines verdoyantes, dans une position magnifique; malheureusement, par les rues animées, grouille la foule cosmopolite des agglomérations orientales, les boucheries en plein air voisinant avec les sucreries poussiéreuses.
Je suis monté jusqu'à la vieille forteresse démantelée qui domine les minarets, les mosquées, le quartier européen et la ville turque. Cette forteresse, de même que le pont jeté sur le Vardar, date du grand tsar Douchan, le Charlemagne serbe, dont la domination s'étendait, vers 1350, sur toute la péninsule des Balkans.
Et devant le panorama qui s'étend à mes yeux, une fois de plus je suis confondu devant l'étendue du désastre turc. De même que KoumanoTO, Uskub m'apparait comme une position imprenable, protégée qu'elle est par les défenses naturelles qui l'entourent de toutes parts.
La garnison de la ville à elle seule aurait pu arrêter les troupes victorieuses pendant au moins un mois.
Aujourd'hui, ses casernes immenses et neuves retentissent des sonneries serbes.
Cent cinquante fonctionnaires venus de Belgrade ont réorganisé l'administration municipale, et dans les rues, où toutes les maisons arborent des drapeaux serbes, musulmans au fez rouge, chrétiens, juifs et Serbes vaquent tranquillement à leurs affaires. Et tout fonctionne dans cette ville, pavoisée comme au jour d'une fête nationale, même les services de voirie. La Croix-Rouge et le Croissant-Rouge soignent ensemble les
Au pied de la forteresse, vingt-deux canons, des 120 courts, sont encore là, abandonnés avec leurs caissons et leurs munitions. Dans l'arsenal, j'ai marché sur des monceaux de fusils entassés par milliers. Je suis certainement en dessous de la vérité en disant que j'ai vu dans les cours et
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les magasins 30,000 fueila modernes à tir rapide amoncelés pêle-mêle. Quant aux munitions, aui équipements, ils sont innombrables ; les magasins regorgent d'uniformes neufs et d'approvisionnements. Je n'ose évaluer cette colossale agglomération. C'est inimaginable; il y a là de quoi nourrir et équiper toute une armée.
Cependant 10 à 15,000 Albanais tiennent encore la cïunpagne et des coups de feu éclatent parfois dans la nuit. Hier soir, j'avais à peine regagné ma chambre qu'une détonation retentissait dans la rue devant ma maison. Une sentinelle venait d'abattre un Ârnaoute au moment où il s'élançait le poignard levé.
Déjà 20,000 armes ont été saisies dans les maisons que les soldats continuent à fouiller.
Uskub, 3 novembre. — Le roi Pierre a sanctionné solennellement la victoire des armées serbes en prenant en personne possession d'Uskub au nom de la Serbie. La prise de possession a été si complète que Rachid bey, président de la municipalité ottomane, s'inclinant devant lui, prononça ces paroles aussi simples que définitives : « Au nom de la population musulmane d'Uskub, je m'incline devant Votre Majesté et vous salue. Le sort des armes noua a été défavorable et le pays que nous avions jadis conquis
par l'épée, vous l'avez repris l'épée à la main. Je souhaite à Votre Majesté la bienvenue et j'exprime notre parfait dévouement à notre nouveau seigneur et maître. >
C'est tout juste si, le fatalisme aidant, il n'a pas ajouté : « Tout est bien ainsi. » Mais il a certainement pensé : « C'était écrit ! «
Uskub, 8 7iovembre. — Côutumier des brusques changements, le temps depuis quelques jours se maintient pourtant au beau fixe.
Ma fenêtre est ouverte. Une fine lumière dorée découpe sur un ciel pur et bleu le minaret d'une mosquée voisine ; les maisons blanches ou légèrement teintées de rose ou de jaune ont pris un air de fête, et dans les rues, où les commerçants ont rouvert leurs boutiques, se presse, sans hâte, une foule inoccupée.
Il y a ici, en effet, une catégorie de gens qui ne font jamais rien. Ils vont toute la journée d'une boutique à l'autre, comme une sorte d'accessoire mobile, causant, se mêlant aux débats sur les prix et prenant toujours le parti du marchand.
Quelques Macédoniens à voix puissante passent parmi eux, vendant le s salep » (1).
(1) Soisaon sucrée.
Entrée de l'armée Serbe à Uskub. — Infanterie (t" ban).
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Près du pont du Vardar, des camelots ambulants offrent des galettes et des marrons rôtis.
Sous ma chambre, dans une échoppe, on débite des boulettes grillées de bœuf et d'oignons hachés ; des gamins cirent les chaussures pour une petite pièce de monnaie, ou crient, gesticulent et toussent dans la fumée et dans la poussière...
Et la petite fontaine qui nuit et jour clapote dans ma cour chante une claire chanson...
Cependant des nouvelles de l'armée en marche sur Monastir viennent de m'arriver. Prilep est occupée.
C'est un nouveau bulletin de victoire, mais de victoire chèrement payée, car les obus turcs, en faisant de sanglantes trouées dans les rangs serbes, ont largement rougi la neige des monts Babouna.
Mais comment voulez-vous, dans le décor de paix et de soleil qui m'entoure, évoquer des scènes de carnage?
Comment penser à ceux qui, là-bas, agonisèrent dans la boue et la neige, sous la bise glacée?
Une interrogation inattendue m'arrive par ma fenêtre : i Savez-vous planter des choux?... »
Ce sont des voix enfantines qui chantent, s'arrêtent, reprennent avec des fusées de rire et des cris joyeui :
108 LES VICTOIBES SERBES
Savaz-TOUB planter des ehoaz, A la mode, à la mode, Savez-vous planter des choux, A la mode de chez nous?
C'est un peu fortl £n pleine Macédoine, à 3,000 kilomètres de Paris!
Je me penche. Une dizaine de fillettes dansent une ronde animée sur une esplanade, derrière les maisons.
... Od les plante avec le doigt, A la mode...
Et tandis que tous les procédés employés K chez nous s, paraît-il, pour planter les choux sont passés en revue, soldats et officiers serbes s'arrêtent et entourent, amusés, les gamines.
Renseignements pris, ces fillettes sont des élèves de l'École française.
J'ai fait la connaissance d'un blessé; nous sommes devenus amis.
Il proûte du beau temps pour se promener pas à pas avec son nouveau camarade, < la béquille *.