ENTRE DEUX BATAILLES
Vers midi ordinairement, il arrive sur le pont du Vardar, se place au soleil et regarde passer le fleuve et les gens.
Je l'ai rejoint.
Le Vardar, gonflé et limoneux, est tout en courant et en remous. Sur une petite île, à quelques mètres du pont et de la rive, se dresse un vieux, très vieux chêne; ce fils du fleuve est l'unique représentant de jadis qui assiste aux jours de la résurrection serbe.
Naguère ses branches, aujourd'hui dénudées par l'hiver, servaient de potences au fanatisme musulman pour pendre les chrétiens.
— Oh I comme il reverdira au soleil du printemps ! m'a dit mon ami le blessé...
Uskttb, 9 novembre. — Depuis hier, les trains sanitaires se succèdent, ramenant les blessés de la bataille de Prilep, l'une des Tilles les plus connues et les plus chantées de la vieille histoire serbe.
Les Turcs, en retraite, s'étaient arrêtés et fortifiés entre Vêles et cette ville, sur les positions de Kosiac, Krstatz, Pristat et Moukoch, à de grandes hauteurs dans les monts Babouna.
Le Iw novembre, l'armée serbe marchait vers Prilep. La division de cavalerie indépendante du prince Arsène, renforcée d'un bataillon d'in&nterie et d'une batterie de montagne Schneider, s'avançait à l'est du défilé, éclairant la route devant la division de la Morava.
Elle s'emparait des premières lignes à l'entrée du défilé, mais pouvait seulement reconnaître l'ennemi.
Les clés des positions turques se trouvaient presque à pic et à des altitudes de 1,200 à 1,500 mètres, d'où la défense était îtisée, grâce à un tir facile jusqu'à une distance très éloignée, tandis que les Serbes ne pouvaient attaquer d'aucun endroit favorable.
Il leur était impossible d'utiliser leur artillerie de campagne, à moins de la placer sur la route même où leur marche, déjà très diiÏÏcile et très lente sur cette seule voie praticable, eût été entravée.
Une seule batterie de montagne Schneider put être employée, celle qui renforçait la division de cavalerie, à l'est du défilé.
Le plan du commandant de la division de la Morava, premier ban, consistait à attaquer principalement l'aile gauche turque, la seule qui, après la prise de ses positions élevées, pût être tournée. Cette division s'avança en trois colonnes, celles de gauche et du centre fortes chacune d'un régiment, et celle de droite de deux régiments.
L'ennemi, prolitant très habilement du terrain, rasait par son tir d'artillerie, de mitrailleuses et
d'infanterie, les pentes sur lesquelles les Serbes devaient grimper comme des chèvres.
Néanmoins, ces derniers réussirent à s'emparer successivement à l'arme blanche des positions turques. Krstat pris après des efforts inouïs et d'énormes pertes, les Ottomans se retirèrent et s'arrêtèrent sur le Kosiac. La nuit trouva les adversaires dans cette situation.
Au petit jour, le lendemain, 2 novembre, le combat recommença. Les Turcs essayèrent de reprendre leurs positions perdues et attaquèrent très énergiquement, mais sans succès.
Dans ces combats, la baïonnette et les grenades à main furent presque exclusivement employées.
La division de la Drina, premier ban, qui avançait derrière celle de la Morava, se partageant en deux colonnes de deux régiments chacune, marcha sur le centre ennemi et vers son aile gauche, avec l'intention de la tourner.
Les Turcs perdirent encore leur position de Moukoch ; ne pouvant réussir à reprendre celle de Krstatz et voyant leur ligne de retraite en danger d'être coupée, ils se replièrent vers Alintsé, au sud de Prilep.
■ La victoire était due, cette fois, presque uniquement à l'infanterie, qui avait surmonté toutes les difficultés et enlevé l'une après l'autre les positions turques stratégiquement imprenables, sans être soutenue par l'artillerie comme à Koumanovo.
Une phrase revient comme un leitmotiv dans tous les récits des blessés :
1 Nous devions prendre Prilep coûte que coûte, car c'est le berceau de Kraliévitch Marko (1). »
Les actes héroïques au cours de cette sanglante
(1) Kraliévitch Marko, aé à Prilep, est mort en 1394. Ia légende veut que le héros serbe ue soit pas mort mais sealement endormi :
(1 Kraliévitch Marko et son cheval Gharatz sont dans une « caverne où tous deux vivent encore. Là, Harlio, aprèi a avoir enfoncé son sabre dans la pierre de la voûte, s'est « couché et endormi. Devant lui, Charatz broute ta mousse, tandis que le sabre sort peu à peu de la pierre. Et quand c Charatz aura fini de manger la mousse et que le sabre tom- ( bera, le héros se réveillera et reparaîtra dans le monde. »
I J'attends, dans une grotte merveilleuse de la montagne,
bataille sont innombrables. Tous, officiers et soldats, se seraient fsit tuer jusqu'au dernier plutôt que de ne pas vaincre. L'âme du légendaire héros, dont le nom s'épanouit dans toutes les chansons patriotiques, sorte d'Iliade serbe, que le paysan même le plus fruste sait par cœur, leur a permis l'impossible victoire.
Un petit soldat serbe, les jambes brisées, et qui peut-être sera mort demain, car on doit les lai amputer, me conte, sans même se douter de son incroyable bravoure, comment, sous un feu meurtrier, trois fois son régiment, le 5^ d'infanterie, fut repoussé, et comment, au quatrième assaut seulement, ce qui restait de ses camarades, moins de la moitié, plantait enfin les trois couleurs serbes sur la position turque. Lorsque ces braves se rassemblèrent, ils n'avaient plus d'officiers pour les commander. Tous avaient été tués
Son voisin de souffrance, la poitrine défoncée, avait été frappé d'une balle, tandis que, avec cinquante autres héros, il hissait au sommet d'une
(1 l'heure de monter sur mon Charalz et d'aveindre mon i> sabre caché sous la mousse, alio de rassembler tous les « Serbes sous un même drapeau et de fondre à leur tête u sur les Turcs en criant :
« En avant, frères I au nom de la patrie et de la Croix « sainte, exterminons l'ennemi, a
iU LES VICTOmKS nBBES
colline de 1,500 mètres, sous une tempêta de balles turques, l'un des deux canons de montagne Schneider qui furent les seuls à pouvoir être mis en batterie.
— Nous avancions dans une sorte d'entonnoir, m'explique un troisième blessé. Les Turcs noufl criblaient d'une grêle de balles et de shrapnellB. Nous tombions, mais nous avancions quand même.
•a Soudain j'eus la sensation d'un choc, je continuai cependant à marcher, mais brusquement tout tourna autour de moi et je perdis connaissance. Pourtant, j'entends encore la voix de mon lieutenant : « Napred braco!... eno kulé Kralevica Marka! » « (En avant, mes frèrest... Voilà la tour de Kraliévitch Marko!) »
L'armés serbe entra victorieusement dans Prilep, où la population l'accueillit avec enthou-
La division indépendante de cavalerie se lança dès le lendemainmatin, 9 heures, à la poursuite de l'ennemi, que l'on croyait en fuite vers Monastir,
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La division de la Drina, premier ban, musique en tête, avait traversé la ville derrière son chef, le général louritchitch, quand soudain, du mont Bakarno-Gouvno et des coUincs qui s'y rattachent, à 7 kilomètres au sud de Prilep, un canon tonna, puis un autre, puis un troisième, et bientôt obus et shrapnells tombèrent sans arrêt.
Un court désarroi se mit dans les rangs. Les trains des équipages refluèrent en hâte vers ie nord, et dans la population de la ville si longtemps opprimée, une légère panique se dessina.
Les Turcs, que l'on croyait en déroute, recommençaient la lutte avec énergie.
Ils s'étaient non pas enruis vers Monastir, mais repliés en assez bon ordre et arrêtés sur le mont Bakarno-Gouvno, d'où partent les chaînes de collines qui bordent la vallée de Prilep à Monastir.
Le général lourichitch n'hésita pas. Malgré la disproportion des forces, il cria un commandement : c Napred ! j> (En avant !)
Rapidement, sous la pluie de mitraille, la division de la Drina se développa, un régiment de chaque cùté de la route de Montiatir et deux autres en réserve, offrant ainsi aux Turcs ce qu'ils désiraient, dans la vaste plaine nue comme le dessus de la main.
Comme s'il s'était agi de simples manœuvres, les régiments se divisaient en bataillons, puis en compagnies, puis en sections, et enfin en l^es de tirailleurs qui se hâtaient de traverser la zone dangereuse, sans tenir compte du feu des batteries et de l'infanterie turques.
Bientôt l'arlillerie serbe ayant pris position commença à couvrir d'obus les hauteurs occupées par l'ennemi, et vers 1 heure après midi, le feu des canons turcs décroissait sous son action.
L'artillerie serbe avançait en même temps que l'infanterie, sans tenir compte des fossés et des roches, et à 2 heures, le combat entrait dans sa dernière phase; l'assaut des hauteurs d'Alintsé et de Bakarno-Gouvno commençait.
Bientôt les fantassins serbes, poussant des hourrahs de victoire, sautaient dans les tranchées ennemies et embrochaient leurs adversaires.
Une heure passa encore, puis les Turcs, après quelques contre-attaques, se retirèrent enfm en désordre, poursuivis par le feu des canons serbes, qui leur causèrent d'énormes pertes.
Cependant la division de la Morava, premier ban, s'était développée et avancée à l'aile droite. Il ne restait plus que quelques troupes turques bien protégées à l'aile gauche ; à leur tour, elles
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lâchèrent pied, dès les premières ténèbres, sous le feu d'enfer des mitrailleuses serbes.
L'armée turque de Macédoine était définitivement repoussée dans la direction de Monastir.
Les pertes serbes, au cours des deux phases de cette bataille, se chiffrèrent par environ 3,000 tués et blessés. 60 canons tombèrent entre leurs mains.