‹ La guerre des BalkansChapitre 23 sur 35 · APRÈS LA VICTOIRE · texte numérisé non relu

APRÈS LA VICTOIRE

J'avais l'autorisation de rejoindre Tavant-garde des années ; malheureusement pour un reporter, les troupes serbes avancent depuis le commencement de la guerre avec une telle rapidité que le service télégraphique est dans l'impossibilité de les suivre, et j'ai été forcé de revenir à Uskub, d'où je puis télégraphier sans crainte de retards trop considérables.

Aussi je donnerai encore la parole à M. Lazarévitch, le vieux volontaire du 7^ régiment, pour décrire l'entrée des troupes victorieuses à Monastir :

« Le temps était toujours humide, racontet-il, le vent soufflait du sud et la pluie tomb2tit par intermittence.

€ Nous entrâmes à Monastir par la route de Prilep.

c Par endroits, la saleté était telle que les immondices montaient à hauteur des genoux... Des chevaux crevés étaient allongés sur les trottoirs, devant les masures et les boutiques aux éventaires en bois. A peine rencontrâmes-nous quelques édifices à deux étf^es, de construction récente.

c L'impression générale est celle de misère, de saleté, d'un état de civilisation stagnant et arriéré. 11 en est ainsi jusqu'au Dragor (1), la rivière qui traverse la ville.

< Une foule de chrétiens, de juifs, de Grecs et de Turcs, attirée par la musique du régiment, nous contemple avec autant de curiosité que d'étonnement.

a Cette foule misérable elle-même, mais bariolée, avec des Tez, des rubans, des dentelles, parait nous demander :

« — Pourquoi donc vous battez-vous, Serbes et Turcs, tandis que, vous le voyez, nous vivons en parfaite entente sur notre fumier?

« Nous traversons la Drt^or — Dragor ! quel joli nom serbe dans cette ville gréco-juive ! — et nous en suivons la rive gauche, assez bien bâtie et pavée de petites dalles.

« La foule est dense et animée sur les deux

(1) Dragor, en serbe : rivière chérie.

knÈa ul tictoirk 153

rives, reliées par de nombreux ponts ; elle salue les officiers du régiment.

c A droite de la rivière, la chaussée conduit à une vaste place carrée bondée de soldats et d'habitants et bordée de grands et beaux édifices, parmi lesquels la mairie (beledia), le tribunal (outchoumack) et quelques maisons turques aux grandes fenêtres grillagées.

< En face du tribunal, où réside maintenant notre préfet, s'élève un arc de triomphe construit avec goût et sur lequel se lisent des inscriptions turques.

< C'est un reste de la récente visite du sultan Mackmoud (1) à Monastir.

c Qui donc, en Turquie, aurait pensé que sous les mêmes arcs défileraient aujourd'hui les régiments serbes et que nos trois couleurs y flotteraient!

€ Le régiment tourne à gauche dans une des rues principales, au pavé détestable. Toute la ville est pavoisée aux trois couleurs serbes et bulgares; quelques grands drapeaux bleu et blanc claquent aux demeures des Grecs aisés.

a Bientôt nous retomboos en pleine misère,

(1) Le Buttan Hahomet V, qui était «enn de Conatantinople vintar Uonutir et Uskab rannée précédente.

en pleine pauvreté : nous passons dans le qna^ lier turc, aus masures en terre et aux fenêtres grillagées. Sur chacune d'elles flottent les chiF- Tons blancs, signes de reddition.

< Toutes les portes sont closes, les rues désertes ; à peine rencontrons-nous quelques Turcs, chiffon blanc au bras, qui, firûlant les murs, se hâtent, emportant une boule de pain sous l'aisselle.

« Il bruine toujours.

< Nous sortons de la ville ; les soldats maintenant choisissent les places où mettre les pieds et ne conservent plus l'alignement... la boue augmente, bientôt ils en ont jusqu'aux genoux, elle dégoutte des capotes...

4 Nous rencontrons à chaque pas des traces de combats : des douilles de shrapnells vides, une masse de munitions turques éparpillées, des obus, des sacs, des caisses de munitions vides, des chevaux blessés ou tués et aussi des cadavres de soldats turcs.

« Avec notre régiment viennent une division d'artillerie et un détachement de mitrailleuses. La route suit la Dragor et serpente entre les montagnes arides. Pas une maison, pas un arbre, le désert jusqu'à l'horizon. »

kPRÉS LA TICTOIRE

Uskub, SS novembre. — Cependant, autour dô Monastir, la première armée harcèle les derniers contingents turcs qui réussirent à s'échapper.

Poursuivant Djavid pacha, la division de la Morava, deuxième ban, toujours sous la conduite de l'intrépide colonel Neditch, a pris et occupé ee matin Resna, lieu rendu célèbre depuis la révolution jeune-turque par l'insurrection de Niazi bey. Après trois jours d'une résistance désespérée, l'énergique général ottoman a réussi, avec les débris de ses troupes, à se faufiler par la rive droite du lac Prespa et à se retirer sur Kortcha et Yanina, cependant qu'une brigade volante de la division de la Morava, ayant à sa tête le Hautenant-colonel Mylovanovitch, est arrivée devant Dibra, la grande ville albanaise, après avoir nettoyé tout le pays autour de Krouchevo.

Enfin, les troupes serbes, composées de cavalerie et d'infanterie de la division de la Drina, qui avaient poursuivi les fuyards se retirant vers Florina, les ont rejoints et leur ont pris tous leurs fîisils, leurs munitions et dix canons. Elles campent à présent ep dehors de Florina, qu'elles

156 LBS VICTOinKS SUBIS

ont évacuée sur la demande du commandant en chef grec, afin de permettre à ses troupes, arrivées trop tard pour prendre part à la bataille de Monastir, d'y établir ses quartiers. L'armée grecque, en tout quatre divisions, s'était immobilisée, en eftet, près de Vodena, à mi-chemin de Salonique et de Monastir, après la déraite que lui avait infligée Djavid pacha.

La pacification de la Macédoine et de l'Albanie est si complète que les autorités serbes n'ont pas hésité à profiter du Balram, la grande fête ottomane, pour convoquer les hodjas (prêtres musulmans) pour les autoriser à célébrer la fête comme par le passé. La permission leur a été rendue de monter sur les minarets pour avertir les fidèles des dispositions prises et de dire dans toutes les mosquées les prières habituelles en l'honneur du chef des croyants, le sultan Mohammed. Tous les hodjas se sont spontanément engagés à ne plus jamais exciter les musulmans contre la population chrétienne. Au reste, ces excitations seraient aujourd'hui chose inutile et vaine, car la population est calme, et, d'ailleurs, complètement désarmée.

Dans le seul vilayet d'Uskub, en effet, la gendarmerie a retiré cent dix mille fusils aux Turcs et aux Albanais. Chez un boulanger arnaoute

on a saisi, cachés sous le iour où il continuait à cuire son pain, deux cent vingt fusils modernes.

Ainsi il a fallu trente jours à la petite Serbie pour faire crouler un empire qui datait de plus de cinq siècles et pour pacifier définitivement ces contrées, toujours en effervescence, et où le bri-; gandage régnait à l'état endémique.

J'ai parcouru seul les deux tiers du pays, et, dans les villages, pas plus que dans les villes, je n'ai surpria un regard hostile, ni entendu une menace. Turcs et Albanais ont déjà accepté le foit acquis et ont repris leurs occupations.

A Uskub, dans le bazar, dans les ruelles sales et pittoresques, le vendeur a repris sa pose nonchalante, en tailleur, sur le plancher surélevé des petites boutiques où, fumant son étemelle cigarette, il s'enveloppe d'un nuage bleu et attend l'acheteur que tentera sa pacotille d'importation allemande. Les porteurs de fez devisent, insoucieux et gais, tandis que, sur les cônes de bronze alignés, on repasse et on lustre leur rouge coiffure.

La guerre, qui donc s'en occupe? La guerre, c'est le passé. Ce qui est devait arriver, c'était écrit. Après Uskub, après Salonique, après toute» les places de Macédoine, Monastir vient de capituler. Cela devait être. 11 n'est pas un Turc, pas

15â LEB VICTOIRES BKRBIS

un musulman qui s'en soucie. Les artisans sont au travail, au marché. Chacun apporte le produit de sa terre, car tous sont maintenant certains de toucher le prix de leurs marchandises et ne craignent plus les razzias, si fréquentes naguère sous l'administration ottomane.

Mais voici mieux encore : les médecins turcs faits prisonniers, qui avaient accepté de demeurer dans les ambulances y sont traités comme les médecins serbes. Quand je dis traités, il faut prendre ce mot dans tous ses sens, car suivant leurs grades ils reçoivent ta même solde que leurs confrères serbes du même rang.

Et le médecin en chef du 7* corps turc, le colonel Arif bey, m'a confié que lorsque son traitement lui fut compté il n'en avait pas cru ses yeux. Pareille chose ne lui était arrivée depuis quatre mois de la part du gouvernement ottoman.

Aussi, quand l'autorité militaire a remercié ces médecins, dont les services aux hôpitaux devenaient inutiles, cette décision )es a consternés à tel point que la majorité a demandé la faveur d'entrer définitivement dans l'armée swbe. Et ce ne sont pas seulement les Turcs d'Europe qui sollicitent cette naturalisation, aussi prompte qu'inattendue. Deux d'entre eux que je De nommerai pas, car le gouvernement serbe n'a

ÂPRËB L4 VICTOIRE 159

pas encore statué sur leur demande, sont onginalres l'un de Mésopotamie, l'autre d'Ânatolie. Ce sont des gens instruits et qui savent peser leur décision. < Autant servir une nation civilisée qu'un pays et un gouvernement perdus et barbares comme les nôtres », répondent-ils, à mon étonnement.

Quel changement en quinze jours dans l'hôpitE^ militaire!

Les murs peints en noir, couleur destinée à cacher la saleté, ont été blanchis à la chaux; sur les parquets à demi pourris, du linoléum brillant et facile à laver a été étendu. Les fenêtres des salles de malades, qu'on ne pouvait ouvrir sans produire de dangereux courants d'air, ont été transformées et permettent une aération pratique autant qu'indispensable. Enfin ces foyers d'épidémies, ces bâtiments poussiéreux et à demi ruinés, comme tout ce qui est œuvre turque, ont pris un aspect de sanatorium sinon luxueux, du moins confortable, propre et hygiénique.

Quelques centaines de francs seulement ont suffi pour opérer celte métamorphose, mais l'incurie et la paresse ont fait place à l'énergie et à l'ordre. C'est l'œuvre du docteur Tcheda Michaîlovitch, qui a d'ailleurs fait ses études à la Faculté de médecine de Paris.

160 LES nCTottin sbrbis

Et puisque me voici amené à parler du service sanitaire serbe, qu'il me soit permis d'exprimer mon admiraiion pour le labeur incessant et l'inlassable dévouement de son personnel médical.

Chaque jour, je l'ai vu à l'œuvre, et c'est au moins quatre à cinq mille existences que médecins et infirmiers ont conservées i la Serbie. C^ vaut bien une glorieuse victoire.

Il n'y eut jamais, durant cette guerre si courte mais si meurtrière, un seul blessé qui ne reçût les premiers soins dans l'heure qui suivit sa Mes-' sure.

Grosses pièces de siège'de l'artillerie serbe

à la bataille de Monastir.

Canons de siège Schneider-Creusot.

[t (rainées par des attelages de boeufs.

Page 1