LE SIÈGE D'ANDRINOPLE
Je résolus de passer outre à cette interdiction, dont les raisons m'échappaient alors, et m'étant muni discrètenaent de cartes et du nécessaire de campement indispensable, je partis avec M. Spalaïkovitch, frère du ministre de Serbie à Solia, pwur rejoindre l'armée serbe qui coopérait avec l'armée bulgare devant Andrinople.
8 février. — Coiffé de la n'chaïkatcha «, enveloppé dans un a bacblik s de laine, et, le brouillard et la nuit aidant, j'ai traversé sans encombre ia gare, parmi les soldats de faction et les genlarmes bulgares ; et, tandis que le jour se lève, le train m'emporte vers Philippopoli.
Dans notre compartiment est monté l'attaché nilitaire russe. Il tente, lui aussi, d'arriver au noins jusqu'à Mustapha-Pacha, malgré le veto le l'autoiité militaire bulgare, pour qui les
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attachés militaires comme les journalistes sont indésirables.
9 février. — Après deux changements de train et vingt-deux heures de voyage dans de perpétuelles transes, nous arrivons à Mustapha-Pacha en pleine nuit. Il est 5 heures du matin et au loin un orage gronde. Les roulements du tonnerre nous arrivent presque ininterrompus.
Orage? Tonnerre? Non pas. C'est la voix des canons qui, depuis la veille 11 heures, n'ont pas cessé de tirer sur Àndrinople.
Dans le bruit de cette canonnade, plus puissante, plus nette à mesure que nous avançons, j'arrive à 9 heures et je descends & Kadikaï, immédiatement derrière les lignes de l'armée du général Stépan Stépanovitch.
Un sous-oflicier, à qui je me présente, nous fait conduire, M. Spalaïkovitch et moi, auprès de son capitaine.
Le général Rachitch, commandant la division du Danube et le secteur ouest où nous nous trouvons, est sur les premières lignes. On lui annonce mon arrivée par téléphone et il m'autorise aussi' tdt à aller le rejoindre.
Nous roulons sur une route semée de fondrières et de trous. L'orage, à ma' gauche, de^ rière le voile de brume, semble s'approcher.
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C'est nous qui marchons vers lui et maintenant nous distinguons le grondement des salves. Des deux côtés de la route ce ne sont que tranchées d'infanterie et retranchements d'artillerie abandonnés par les assiégeants, au fur et à mesure qu'ils resserrèrent leur cercle d'acier autour d'Andrinople.
Un immense troupeau de bœufs, dont les bergers sont des soldats, sort du brouillard enfin percé par le soleil, et soudain, à droite, dans un pli de terrain, le camp de Kouïonli, où bivouaque le 9« régiment d'infanterie, m'apparaît.
Des centaines de tentes rondes prises aux Turcs, d'autres plus petites, des serbes, sont alignées et entourent une grande esplanade d'où monte vers le ciel bleu la fumée des cuisines.
L'armée du général Stépanovitch, forte de 50,000 hommes, se compose de deux divisions : celle du Danube deuxième ban, renforcée par un régiment surnuméraire, et celle du Timoc premier ban. Elle occupe les secteurs ouest et nordouest, tandis que les troupes bulgares sont campées sur ceux de l'est et du sud-est. Trois rivières, la Maritsa, la Toundja et l'Arda, délimitent ces secteurs.
Le lieutenant Ribnikar, qui m'accueille, parle notre langue comme un Parisien. De suite nous
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fraternisons, et après une rapide toilette je ms présente au général Bachitch.
C'est à cet officier que l'année serbe doit d'être munie de son matériel d'ar^erie Schneider et ce n'est pas aujourd'hui un mince triomphe pour lui, après avoir été naguère livré aux pires calomnies des agents de l'Allemagne, qui combattirent cette adoption par tous les moyens, même les moins avouables.
— Vous êtes Français et correspondant de guerre du Journal, me dit-il en me serrant la main, je le lis chaque jour ; vous avez donc doublement titre à ma sympathie. Considérez-vous ici comme au milieu des vôtres !
En deux mois, pendant l'interminable armistice, le camp de Kouïonli a été transformé en une petite ville. Chaque officier, architecte de fortune, s'est construit une masure.
Celle que partage le lieutenant Ribnikar avec un de ses camarades est en planches, en paille et en ailes de tentes. Les vitres proviennent du village turc voisin, et un petit poêle acheté à Mustapha-Pacha y combat la rigueur de la température extérieure.
Deux couchettes en plandies, une table, quelques clous pour les capotes, les sabres, les revolvers et les jumelles ot des caisses vides en
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guise de chaises forment le luxe de cette petite villa baptisée c Tchataldja n.
Quand la pluie tombe, elle filtre au travers du toit et le retit éteint les bougies, mais quand il ce fait que froid, on est, parait-il, dans cette cabane, tout à fait bien.
Par la fenêtre, j'aperçois les corvées de soldats qui « vont à l'eau » ou a: au bois », les cuisines, où les « chefs b surveillent les marmites de campement et débitent des bœufs entiers.
Chaque bataillon, chaque compagnie, chaque section a sa place délimitée derrière ses faisceaux. Des fumées s'élèvent de partout. On dirait une immense foire où il n'y aurait ni couleurs voyantes, ni clameurs.
L'ordre et la propreté la plus méticuleuse régnent partout. Le choléra et le typhus, que l'armée serbe avait trouvés en arrivant ici, ont disparu grâce aux mesures énergiques prises par le service sanitaire. Une machine à stériliser l'eau fonctionne nuit et jour. Les hommes ne boivent que du thé et, avant de toucher à leur nourriture, se lavent les mains et les passent ensuite dans une solution de sublimé. Toutes les crudités sont rigoureusement interdites et l'on pousse la précaution jusqu'à flamber les boules de pain, coupées en tranches, avant de les manger.
Le lieutenant Ribnikar m'invite à déjeuner.
Conserves et liqueurs, un luxe et une rareté, sont sorties du fond des cantines en l'honneur du Journal et, ma foi, dans ce camp de Kouïonli je fais, à 7 kilomètres des forts turcs, un fastueux déjeuner.
Un convoi de ravitaillement dans la n
Sentinelles dans la neige.
LE SIÈGE D'àNDBINOPLB
Dans les tranobdes.
Trois chevaux sellés nous attendaient. Dès le caré pris, nous partons, M. Spalaïkovitch, notre hôte et moi, dans la direction d'Andrinople.
Sur Je plateau, jusqu'à l'horizon, aucune habitation, aucune végétation, pas un arbre. Nous traversons un véritable désert de monticuleff et de vallées abruptes, qui s'étend sur 25 kilomètres jusqu'à Mustapha-Pacha.
Après trente minutes d'une chevauchée rapide, nous atteignons les premiers travaux d'approche. Nous mettons pied à terre, car à partir de ce point les obus tombent.
Nous suivons, pour éviter leur dangereuse rencontre, les tranchées qui conduisent aux premières lignes et nous dépassons les retranchements et les abris des troupes de réserve creusés en pleine terre.
Pendant notre déjeuner, la canonnade s'est peu à peu ralentie. Elle se poursuit presque uni-
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quement entre les forts tuixs et le secteur bulgare est, de l'autre côté d'Andrinople, mais dans la matinée, ça devait terriblement ■ chauffer ■ par ici, car le plateau est littéralenient labouré.
De grosses mottes d'argile carbonisées par rénorme chaleur dégagée au moment de l'explosion des obus, parsèment le terrain et les tranchées. Un sous-ofiicier atteint par une de ces boules aussi dures que de la pierre a été tué sur le coup ; on le traosporte en arrière, tandis que nous passons devant les batteries d'artillerie silencieuses.
Soudain, au tournant d'un angle aigu, j'atteins la dernière tranchée. La grande mosquée de Selim, avec ses minarets blancs, apparat dans le prolongement de la vallée de la Maritsa. Devant moi, à 600 mètres, un monticule cache une partie de la ville : c'est ia position turque de Papaz- Tépé (Tète de pope), défense avancée devant le fort Marasch, et, à droite, j'aperçois Karagatch, le quartier européen.
Dans le ciel limpide, que ne sillonnent plus que de rares projectiles, les édifices, les moindres bâtiments se détachent avec netteté. Une forte colonne de fumée s'élève lentement au*dessus de la ville, sans doute de quelque maison incendiée pendant le bombardement de la nuit.
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Tandis que je contemple ce panorama grandiose et poignant, un eiftlement, puis la détonation d'un coup de feu passe et éclate : Zvrettl... Pac!
— Couchez-vous ! me crie le lieutenant Ribnikar.
Voici, en efTet, de nouveaux siftlementa suivis des détonations sèches des fusils.
Ma taille de ImGO est trop grande pour les tranchées et devant nous, à 600 mètres, les Turcs tirent sur ma chaïkatcha.
Zvrettl... Zvrett!...Pac!...Pacl..Pacl... Cette fois ça devient sérieux.
Près de moi, un soldat dort enveloppé dans une toile de tente, d'autres fument ou causent, assis contre le remblai qui les dissimule et les protège et dans lequel des créneaux leur permettent de viser et de tirer à leur tour.
Deux Turcs et un olQcier se montrent un instant sur les tranchées ennemies, mais pour disparaître aussitôt, salués par les balles serbes.
Nous repartons et parcourons ainsi tout le liront de la position. Chaque fois qu'oubliant mes 190 centimètres je me redresse et que ma tète appïiraît hors de la tranchée, les Turcs en profitent pour me i canarder >, et leur tir semble terriblement précis. Par endroits, je dois ramper
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sur les genoux. Enrm, nous atteignons des lieux plus abrités, puis l'endroit où nous avons laissé nos chevaux.
Durant cette visite périlleuse, j'ai rencontré plus de vingt petits cimetières.
Ce sont les tombes des soldats serbes qui sont venus mourir devant Andrinople, pour le triomphe de la cause commune.
10 février. — Autorisé par le général Rachitch, je reste, volontaire français, avec le 9« régiment de la division du Danube et pendant que j'écris ces notes, l'officier de jour fait monter ma tente.
Mes bagages, une valise et un sac turc, ramassé naguère devant Monastir, viennent d'arriver de Kadik^, où je les avais laissés hier.
Ma tente est plantée entre celle du général Rachitch et l'ambulance, au centre du camp. Je la partage avec mon camarade de route, M. Spalalkovitch. Nos deux couchettes en planches sont surélevées par quelques pieux en bois. Une botte de paille toute fraîche y a été étendue. Quelques ctous sur le piquet central nous serviront de portemanteau et, comble de confort moderne, nous possédons le chauffage central !
A vrai dire, ce chauiîage central est un peu rudimentmre : un simple trou creusé dans le sol
LB biAqb b'amdiiicioflk SOS
argileux et dans lequel notre ordonnance entretient un feu de braise.
Mais, vraiment, peut-on espérer mieux à la guerre ?
Tout à l'heure, un shrapnell est tombé. J'ai vu l'énorme trou creusé par son explosion, qui tua cinq hommes parmi lesquels se ti'ouvaient deux frères et leur beau-frère! Trois morts en une seconde dans une seule famille !
Tandis qu'on leur rend les derniers honneurs, le lieutenant Ribnekar me raconte les souiTrances endurées pendant les premiers temps du siège.
Dans les tranchées, alors sommairement creusées et envahies par la pluie, les troupes sont restées plus de trois semaines avec de l'eau d'abord jusqu'aux chevilles, puis jusqu'aux genoux et par endroits même jusqu'à mi-corps.
On se battait ainsi, pendant vingt-quatre heures, parfois deux jours entiers, sans pouvoir transporter les blessés qui agonisaient à câté de leurs camarades impuissants à les soulager.
On en arrivait à un tel degré d'indiflérence, tant la fatigue était grande, qu'on s'asseyait sur les morts pour être un peu au sec, hors de cette eau puante et putréûée.
A la signature de l'armistice, chaque compagnie comptait une centaine d'hommes indispo-
SOtt LES TICTOmES SSRSBS
nibles, perclus de douleurs et de rhumatismes, les jïunbes enflées à la suite de ces séjours prolongés dans l'eau glacée.
Cependant, toutes ces souffrances n'ont pas déprimé le moral des troupes, qui sont prêtes à de nouveaux sacrifices.
On m'a traduit des lettres envoyées par les femmes et les vieux restés là-bas sur les bords du Danube. Toutes contiennent la même phrase :
« Hâtez-vous ! revenez vite, nous allons avoir besoin de vous contre les Schvabas I > L'arrogance des provocations quotidiennes de l'Autriche a véritablement rendu enragés ces femmes et ces vieillards, et le peuple serbe, frusU^ de son débouché sur la mer Adriatique, de sa conquête arrosée de tant de sang, ne lui pardonnera jamais.
Au contraire, il n'y a plus de haine contre les Turcs. Déjà, pendant l'armistice, les Serbes fraternisaient avec eux et leur faisaient de menus cadeaux : quelques grammes de sel, quelques morceaux de sucre, un peu de café, des journaux français, en échange desquels les assiégés apportaient du vin d'Andrinople.
LE nies 0'ÀnDRmopi.E
Bombardement nocturne.
Ce soir, je dînais à la table du général Rachitch et de son état-major, et chacun rappelait ces anecdotes de l'armistice, quand, à quelques minutes d'intervalle, des estafettes arrivèrent essoufflées, apportant quelque communication du quartier général ou des secteurs voisins. Dans la petite cantine, pour ainsi dire une casemate, où nous nous trouvions, un grondement assourdi, mais puissant, nous arrivait, et le général Rachitch, soucieux, hâta notre frugal repas.
— Allons au point d'observation, me dit-il en se levant.
Il est dix heures. L'orage de mitraille s'est à nouveau déchaioé sur la ville entre les forts et le secteur est. Il me semble entendre le gloi]^ou produit par le bouillonnement d'une fonnidable et lointaine marmite ; cependant, le ciel, un ciel d'Orient pur et transparent, est semé d'étoiles. Toutes les constellations scintillent sur nos têtes. Sans lumière, nous atteignons le monticule d'ob-
908 LES TICrOIRU SXRBES
servation et, soudain, l'horizon apparaît zébré d'éclairs.
Au-dessus de la vUle obscure, où ne luit plus jamais de lumière le soir, d'énormes fleurs rouges naissent et meurent dans la même seconde. Ce sont les shrapnells qui éclatent!
J'essaye de les compter. Impossible. Leurs apparitions éphémères se compteraient par centaines! Cette averse d'obus sur la ville silencieuse, comme résignée, a quelque chose de si poignant que ma gorge se serre.
Cependant le général Rachitch observe dans l'obscurité le résultat de l'infernale canonnade. Sa mire réglée pendant le jour indique le point précis où la mosquée de Selim tend vers le ciel ses quatre minarets.
Le colonel du 9^ régiment, allongé sur le sol, l'oreille contre terre, cherche à discerner si le crépitement des fusils ne se mêle pas au vacarme général.
Papaz-Tépé et le fort Marasch gardent un silence angoissant. Pourquoi ne tirent-ils pas? Se préparent-ils à une sortie?
Soudain du fort Kazan-Tépé jaillit un long, mais faible jet lumineux.
Ah! la pauvre projection sans vigueur! Les Turcs n'ont-ils plus de charbon pour produire
Dans les tranchées serbes devant Andrinople.
Les tranchées s
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l'électricité en force suffisante? Le projecteur a-t41 été détérioré par quelque obus?
Et pourquoi ce faisceau trop large, comme dilué, monte-t-il vers le ciel, au lieu de fouiller les collines et les plateaux qui entourent la ville?
Tout à coup, à onze heures, sur l'autre rive de la Maritsa, l'artillerie de la division serbe du Timoc entre dans l'assourdissant concert. Les détonations nous arrivent sonores et puissantes, mais les Bulgares ont placé toute la grosse artillerie sur leurs positions et cette division ne possède que deux canons de siège qui ne tonnent qu'entre de longs intervalles de temps.
— Une cuillerée toutes les demi-heures...
plaisante le lieutenant Ribnikar.
Le malade, c'est Ândrinople qui agonise devant nous.
La canonnade devient contagieuse. Secteur par secteur, toutes les batteries tirent et bientôt, audessus de la ville condamnée, une nappe de feu rougit le ciel tout entier.
La trompe du téléphone volant vient de corner en sourdine auprès du général Racbitch : le commandant de la division du Timoc le prévient qu'il perçoit le bruit d'une fusillade extrêmement nourrie.
Au môme moment, de ce secteur une projec-
SIO LBS TlCTOIRBa SXHBKS
tion électrique puissante inspecte les retraachements turcs. Bientôt elle s'éteint. Tout y est calme, sans doute.
Hinuit. — Notre secteur, à son tour, crépite. L'iofouterie couvre de balles les tranchées ennemies avancées devant Papaz-Tépé. Ce n'est qu'une alerte.
î heure du matin. — Je retourne au camp après avoir, pendant trois heures, regardé, dans la nuit très douce, tomber cette pluie de feu.
LE BIÉflE D'AMDRIHOPLB
Atsc l'Artillerie.
H février. — J'ai dormi comme un loir sur ma couchette de paille et de planches, bercé par la canonnade qu'on entendait dans notre tente comme le ronflement puissant de quelque monstre. Deux ou trois fois j'ai senti notre ordonnance s'approcher pour s'assurer si j'étais bien couvert, et quand ce matin le lieutenant Hjbnikar est venu m'éveUler, il l'arrêta ; « Ne réveillez pas le monsieur français, implora-t-il, il dort si bien ! »
Quel brave garçon, ce paysan serbe !
La violente canonnade de la nuit dernière n'était pas destinée à bombarder la ville, pour lui enlever, comme je l'avais cru, tout repos. C'était la réponse à deux sorties tentées par les assiégés, à 10 heures et à minuit et demi, contre le secteur est, occupé par l'armée bulgare.
Le commandant Pierre Lazarévitch, du 3^ régiment d'artillerie, chef du l*"" groupe des batteries de notre division, nous ayant invités, M. Spalaîkovitch et moi, à déjeuner sur sa position,
312 L£S VICTOIRBS BBABH
nous quittons le camp vers il h. 1/2. La route n'est tracée que par les passages des canons et des convois de munitions et de vivres. Nous nous dirigeons dans la direction de l'Arda, à l'aile droite de notre secteur.
Tout d'abord, dou3 traversons le village de Kouîonli, dont il ne reste guère que des décombres. Kouionli, en turc c village des bijoutiers >, ne comprenait que quelques masures informes et misérables construites en planches et en terre. Cependant, comme ce village est bien abrité par de hautes colUues, on a installé dans ses ruines un hôpital de campagne.
Bientôt la route encaissée entre des pentes abruptes passe dans un véritable défilé. Un convoi de vivres a eu ici, hier après-midi, vingt hommes et autant de chevaux tués par les obus lancés du fort Marasch.
Nous nous hâtons de sortir de cette zone dangereuse et nous débouchons devant une colline dont le flanc dénudé et blanc de soleil apparaît criblé de trous noirs. On dirait une immense termitière.
C'est ici, au nord du village d'Epcheli, que se trouvent les batteries du commandant Lazarévitch, avec deux régiments d'infanterie.
De loin, nous ayant aperçus^ le commandant
LE SIÈGE D'aNDRIMOPLE S13
s'avance à notre rencontre avec le capitaine Bogdanovitch.
Après la rude bataille qui dura toute la nuit, le calme est revenu. Les shrapnells ne tombent plus qu'à de rares intervalles. J'en profite pour visiter la position.
Fantassins et artilleurs, quittant leurs terriers, prennent des bains de soleil. Des groupes, nus jusqu'à la ceinture, font la chasse aux c camarades » . Cette vermine, plus tenace que les Turcs, est un ennemi redoutable. Elle pullule en dépit d'une byg[iène aussi parfaite que le permet le séjour dans les tranchées.
D'autres lavent leur linge ou exécutent quelques corvées. C'est un fourmillement, une rumeur générale sur toute la pente du coteau.
Grâce à de profonds cheminements, creusés par endroits complètement en tunnel, nous arrivons à la casemate d'observation située sous la crête même. Elle a deux mètres de hauteur, autant de large et le double de longueur. Sur le côté faisant face à Ândrinople, une fente de trente centimètres, invisible pour l'ennemi, permet d'embrasser tout l'horizon.
Devant nous coule l'Arda qui se jette dans la Maritsa sous les murs d'Andrinople. La mosquée de Selim m'apparalt cette fois à droite de Papaz-
Sl<t LIS VICTOIRES antBES
Tépé, où je distingue à l'œil nu les retranchements de l'infanterie et les épaulements qui protègent les canons des batteries de campïigne.
Deux téléphones relient cette cave au secteur bulgare voisin, au commandant de notre Becteur et aux batteries, éloignées, de quelques centaines de mètres.
Sur un trépied, une lunette à tour d'horizon gradué sert aux chefs de batterie pour inspecter les positions turques, diriger et régler contre elles le tir, dont ils corrigent par téléphone les écarts de distance ou de direction.
Cependant le commandant Lazarévitch me vante la précision de nos canons français !
Les Turcs en savent quelque chose. L'œil à la lunette, je les distingue, h 3,300 mètres, occupés à réparer leurs épaulements qu'ils blindent avec des fascines et des arbres. On les laisse tranquillement réparer ces dégâts. Le point est repéré. Une salve suffira à jeter bas tout ce nouveau ti'avail.
Nous déjeunons dans une autre casemate, taO' dis qu'au-dessus de nous les canons tonnent de temps à autre. Personne n'y prête attention; nous parlons de la France, de Paris, où chacun est allé ou ira, et bientôt les plaisanteries fusent, les rires éclatent...
LB SIËOE D'ANDBtNOPUS 215
Il me semble être avec des officiers français : c'est le même esprit blagueur, voire un peu frondeur, quoique la discipline soit scrupuleusement observée.
Ici, comme chez nos pioupious, le système « débrouille b est de règle.
Pour parer au manque du nécessaire, le soldat serbe fait montre d'une iugéniosité extrême.
Les planches des caisses de munitions vides ont été transformées en tables, en escabeaux, eu bancs et en couchettes.
La cuvette où je me lave les mains et la serrure rustique de la porte proviennent du ferblanc qui garnit l'intérieur de ces caisses.
Les bidons de pétrole sont devenus de petits poêles.
— Les obus turcs sont nos fabricants d'objets d'art, me dit le capitaine Bogdanovitch. Voyez plutôt quel élégant cendrier forme cet éclat d'obus!
Mais voici qu'un coup de téléphone vient abréger ma visite. L'état-major bulgare a eu vent de ma présence dans l'armée serbe. Le général Rachitch me rappelle d'urgence au camp de Koulonli.
i2 février. — « Le général Ivanoi sait que vous
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êtes pEu'ini nous, m'a dit le général Rachitch à mon retour au camp. Ni lui ni le quartier générai bulgare ne veulent admettre de correspondants de guerre, et comme nous sommes ici sous leurs ordres, force nous est de nous incliner. »
Aussi, après l'avoir remercié de son accueil si large, je prends congé du commandant de U division du Danube et du 9< régiment d'infanterie, dont tous les officiers sont navrés de mon départ.
Pourtant ce n'est qu'une feinte, car le lieutenant Ribnikar — un confrère de la presse belgradoise, rédacteur en chef de l'importante Poîitika, comme je l'appris plus tard — et le commandant Lazarévitch ont combiné mon retour incognito, pendant la nuit même.
Bans une voiture régimentaire mise à notre disposition par le général Racbitch, nous gagnons, M. Spalaïkovitch et moi, la ligne du chemin de fer à la station « Capitaine Adrew » (du nom d'un officier bulgare qui y trouva une mort héroïque), je laisse M. Spalaïkovitch prendre seul le train pour Sofia.
Deux sous-olïiciers d'artillerie et un cheval sellé m'attendent. Après un long détour qui nous oblige à deux heures de chevauchée en pleine
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nuit parmi les crevasses, les tranchées abandonnées et les excavations creusées par l'explosion des obusje suis de retour aux batteries du commandant Lazarévitcb, où, comme la veille, mais de plus près encore, puisque je n'ai plus devant moi que les positions ennemies, j'assiste à la pluie de shrapnells sur Andrinople.
A 2 h. i/% la canonnade bat son plein, puis brusquement la fusillade fait rage du côté du secteur est.
Les assiégés tentent encore une sortie. Pendant une heure entière, leur attaque est si violente, si acharnée que les secteurs bulgares doivent demander l'aide de l'artillerie de la division du "Kmcc, et bientôt cette fois encore l'horizon tout entier n'est plus qu'un vaste cercle zébré d'éclairs, d'où m'arrive un roulement de tonnerre ininterrompu.
Malgré ces sorties, je ne crois pas que Choukri pacha veuille percer les lignes de l'armée alliée. Il cherche simplement à faire reculer les troupes bulgares du secteur est, son plan devant être de résister le plus longtemps possible, afm d'immobiliser ici les cent mille hommes qui l'assiègent.
S'il voulait, en efiet, se frayer un passage et s'il y réussissait, Andrinople serait aussitôt occu-
pée ; et, par la réussite même de sa sortie, il libérerait une armée de 100,000 hommes qui, se jetant à sa poursuite, anéantirait infailliblement les 30 ou 40,000 hommes dont il dispose et irait ensuite renforcer les troupes qui sont arrêtées devant les lignes de Tchataldja.
Le SIËGI! D'iNDHINOPLE
Les causes de la longue résistance d'Andrinople.
i3 février. — Après ces deux bombardements nocturnes dont j'étais encore tout ému, je vais ce matin à la casemate d'observation pour constater les effets du tir.
Je m'attendais à contempler par la lorgnette nombre d'horreurs, je pensais trouver la mosquée de Selim en ruines et le feu aux quatre coins de la ville. Ândrinople m'apparait dans son habituel décor. Rien d'anormal n'aftlige mon regard. La mosquée magnifique dresse toujours l'orgueil de ses fins minarets vers le firmament, que n'assombrit pas le moindre nuage de fumée,
Ai-je donc rêvé? Ce vacarme pendant deux nuits consécutives, ces feux terribles dont j'avais été l'auditeur et le spectateur ému, n'étaient-ils donc qu'illusions?... un décor machiné, un effet de théâtre?
S90 LIS VICTOIRES eSBBBS
Un reporter se doit à la vérité, et si je suis ici, contre la volonté de l'état-major bulgare, c'est pour dire vrai. Aussi, je n'hésite pas à l'écrire, le bombardement d'Ândrinople, malgré la sensation poignante que j'en avais ressentie, n'est qu'un bombardement d'opérette.
Depuis le simple soldat jusqu'aux grands chefs, l'armée bulgare a assez glorieusement démontré sa valeur pour qu'on ne lui marchande aucune de ses qualités militaires : bravoure, discipline et endurance. Elle a fait ses preuves au cours de cette guerre, mais comment s'expliquer son imprévoyance ici?
La guerre était désirée, prévue, préparée depuis de longs mois. Andrinople n'est qu'à 30 kilomètres de la frontière, et l'armée bulgare est allée l'assiéger sans s'être munie âe canons modernes en nombre suffisant.
Choukri pacha, d'après les renseignements que j'ai pu me procurer, dispose, dans sa ceinture de forts, de 250 canons de gros calibres, de 12, de 15 et de 21 centimètres, tous munis des derniers perfectionnements. Il faut y ajouter les nombreuses batteries de campagne, placées dans les positions avancées, derrière les premières tranchées de l'infanterie. I
Or, sur un cercle d'un diamètre naturellement '