LA VÉRITÉ SUR LA PRISE D'ANDRINOPLE
L'armée alliée qui s'empara d'Andrioople le 26 mars 1913 comprenait, comme on l'a vu, 50,000 hommes en chiffres ronds de troupes serbes. Ces troupes, à l'exception des derniers renforts d'artillerie lourde demandés au mois de février seulement par ta Bulgarie, y avaient été envoyées aussitôt après la victoire de Koumanovo. Et depuis cinq mois, par conséquent, elles avaient été ravitaillées et entretenues entièrement par la Serbie, à ses frais.
Cependant, les Bulgares, faisant montre d'une ingratitude inqualifiable, ont cherché, par chauvinisme, à passer sous silence la coopération de leurs alliés; c'est ainsi qu'ils ne parlèrent de
leur participation active à l'attaque finale des 24, 25 et 26 mars que pour la qualifier de simple démonstration.
La vérité est toute autre.
Loin de moi l'intention d'amoindrir la valeur des Bulgares, qui, dans toutes leurs rencontres avec les Turcs, firent preuve des vertus militaires les plus rares, mais pourquoi chercher à diminuer systématiquement l'efTort des Serbes?
Voici donc la vérité, telle qu'elle découle des documents et rapports officiels.
D'après un plan concerté d'avance et à l'élaboration duquel le général Stépanovitch, commandant en chef de l'armée serbe, prit part, il fut convenu d'opérer l'attaque générale sur le front est, le moins fortifié et le plus facile à prendre.
Sur ce côté se massèrent le gros des effectif bulgares et toute leur artillerie Schneider, à l'exception de quatre pièces qui demeurèrent sur le secteur nord-ouest. La cavalerie serbe se joignit à ces forces pour t^r simultanément avec celle du régiment de la garde bulgare, entre la roule de Constantinople et la rive gauche de la Maritsa, au sud-est.
L'effort des travaux de défense autour d'Andrinople avait été porté naturellement sur les fortifications faisant face à la Bulgarie, et c'est là préci-
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sèment, sur les secteurs nord-ouest et ouest, que se trouvaient les troupes serbes.
Non seulement celles-ci avaient devant elles la région la plus retranchée et la mieux défendue de la place, mais elles durent, d'après l'ordre authentique du général Ivanof, attirer, pendant le combat, le plus possible de troupes ennemies de leur côté, afm de faciliter la trouée des Bulgares à l'est, point faible, comme je viens de le dire, de la ligne des forts.
Pour accomplir cette tâche, une démonstration n'aurait pas été suffisante. Il fallut, au contraire, une vigoureuse offensive de tout le front serbe.
Je ne discuterai pas sur les difficultés respectives rencontrées au cours de la lutte par chacun des alliés. Tous deux firent preuve de leur énergie et de leur courage habituels, mais après la victoire, tandis que les Serbes se montrèrent comme toujours modestes et ennemis de la réclame, les Bulgares n'hésitèrent pas à mener une campagne de presse tapageuse pour faire croire qu'eux seuls avaient supporté et vaincu la grosse résistance de Choukri pacha.
Cependant les deux divisions serbes se sont emparées de tous les forts, échelonnés en trois {ormidables lignes de défense, qui se trouvaient
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devant ellesr : Kazan-Tépé, Karadjios-Tabia, Echil-Tépé, laaou-Tépé, Chaîtanterlé, Amal-Tabia, E.emer-Tabia, Bochiouk-Tabia, Ildirin, Ëchatal-lolou, Papaz-Tépé et Bekehi-Tépé.
Elles y firent i 7,056' prisonniers commandés par 468 oBîciers, at s'emparèrent de d90 canms de siège et de campagne.
Elles relevèrent en outre 1,007 morts et S94 blessés restés sur le terrain, et ce faible chiffre de blessés comparé à celui des morts indique que d'autres en nombre considérable avaient été emportés pendant la bataille.
Enfin, c'est entre leurs mains que tomba Choukri pacha.
Ce ne sont pas là des résultats dus à une simple démonstration. Aussi est-il infiniment regrettable d'avoir à constater le peu de noblesse de sentiment des Bulgares pour ceux qui leur fournirent une aide aussi formidable. Ils auraient mieux fait de suivre l'exemple de leur général en chef Ivanof qui, par une dépêche, exprima sa gratitude au général Stépanovitch en ces termes : fl Vos félicitations fraternelles adressées attx troupes du secteur Est me sont très chères et jt vous en remercie cordialement. L'armure fut percée avec le concours effectif des troupes des autres secteurs. Cette œuvre fera comprendri
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aitx ennemis des Slaves ce que peut accomplir une alliance sincère et un accord parmi eux. s Après l'occupation de la ville par la cavalerie alliée, composée du régiment bulgare de la garde, du régiment serbe de la division du Timoc et d'une partie du régiment serbe de la division du Danube, qui, en une seule colonne, entrèrent ensemble dans Andrinople par le secteur est, le 26 mars, à 10 heures du matin, le général Ivanof envoyait le commandant d'étal-major Chkoîloba auprès du général Stépanovitch lui renouveler « set remerciements pour la courageuse et éntrgique action de son armée. »
Comment tut capturé Choukri paoha.
Choukri pacha fut fait prisonnier par les troupes serbes. Cette capture, si glorieuse soitelle, n'est qu'un incident dans la chute de la grande place forte turque et, par suite, n'a que la valeur d'un détail.
Cependant les Bulgares, dans leur désir insatiable de s'attribuer tout l'honneur de la victoire, ont donné d'abord trois versions successives et aussi manifestement fausses les unes que les autres, de la façon dont le général turc tomba aux mains de l'armée alliée. Puis, dans une interview collective à laquelle, au bout de trois semaines, ils convièrent le ban et l'arrière-ban des correspondants des agences et des journaux européens, ils amenèrent le général turc à déclarer qu'il avait été fait prisonnier par le colonel Markoief et que les Serbes n'étaient arrivés près de lui que trois heures plus tard.
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Il est facile de démontrer que cette affirmation ne tient pas debout. Ainsi le colonel Markolef, après avoir capturé le général en chef de l'armée d'Andrinople, l'aurait quitté, le laissant libre de ses mouvements et, au besoin, de s'enfuir, et cela pendant trois heures !
En effet, quand le 20 régiment serbe entra, le 26 mars, vers 1 heure après midi, dans le fort Hadertouk, il n'y avait encore là aucun Bulgare. Qioukri pacha s'y trouvait avec 2 généraux et 216 officiers !
Quel blàme encourrait le colonel Markolef si cette version était exacte !
D'ailleurs, dans ce cas, le mérite reviendrait encore pour la plus grande part aux Serbes, car cet officier commandait la cavalerie alliée, c'està-dire 7 escadrons serbes et seulement 2 escadrons bulgares.
Au surplus, un document établit de façon précise et définitive la véritable version : c'est le reçu, officiel donné par écrit par le général Ivanof au général Stépanovitch lorsque celui-ci lui remit, le 27 mars, au matin, Choukri pacha et ses officiers, capturés la veille, comme je l'indique plus loin.
Lorsque, le 26 mars, à 8 h. 40 du matin, le général Ivanof en personne annonça la prise du
asO LBB vicTomn sirbbs
secteur est au commandant de la division serbe du Timoc, c^ui-ci, depuis près d'une heure, avait reçu l'offre du général en chef ottoman d'entamer les pourparlers en Tue de la redditioD d'Ândrinople.
A 11 h. 45, ce dernier renouvelait sa démart^ en envoyant un de ses aides de camp exprimer son désir de traiter de la reddition avec le général Stépanovitch, qui très correctement s'y refusa, n'étant pas ie commandant eA chef de l'ar' mée alliée.
Vers i heure après midi, le chef de batailloD Milovan Gavrilovitch, en pénétrant dans le fort Haderlouk (Ddirin) à la tête du 4« bataillon du 20 régiment, y trouvait, comme je l'ai dit, l'énergique vaincu.
Secrétaire à la légation serbe de Paris, marié avec la fille d'un officier français, le commandant Grandgérard, le chef de bataillon Gavrilovitch est un des officiers les plus distingués de l'armée serbe.
— Le drapeau blanc flottait déjà sur ce fort, situé à quelques centaines de mètres seulemeiit de la ville, lorsque j'y entrai avec mes hommes, me raconta-t-il. Dans la cour j'aperçus un groupe d'officiers vers lequel je me dirigeai seul. Un lieutenant-colonel d'état-major gui avait foit
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partie de la commission de délimitation de la zone neutre lors de ta signature de Tarmistice me reconnut et s'avança à ma rencontre, la main tendue.
c Après quelques paroles amicales échangées en français, je m'informai des troupes turques que contenait le lort lorsqu'à ma profonde surprise, il m'annonça que Qioukri pacha lui-même et son état-major s'y trouvaient.
c Le temps de maîtriser mon émotion, je le priai, par courtoisie, bien qu'en réalité le général turc fût mon prisonnier, de me conduire près de lui.
« Je trouvai Choukri pacha entouré de deux généraux et de quelques officiers supérieurs.
« — Excellence, lui dis-je, très ému et en évitant à dessein le mot « prisonnier », le major de l'armée serbe Milovan Gavrilovitch a l'iionneur de porter à votre connaissance qu'à partir de ce moment tous êtes sous la protection de l'armée serbe.
« Choukri pacha avait, en efïet, bien mérité tous nos égards. Il me répondit : « Je sais depuis longtemps que le peuple serbe est brave et loyal. Les occasions de le constater ici ne m'ont pas manqué. Je vous remercie. »
< Puis m'ayant présenté aux deux généraux
S3z us TtcroiRM sniBB*
qui l'entouraient, il m'offrit une cigarette, el, s'eicusant de n'avoir pas autre chose, même un verre pour boire de l'eau, il ajouta :
c — J'ai fait tout ce qui m'a été possible pour défendre Ândrinople et pour m'acquitter de mon devoir... mais le destin a été plus fort 1
c £t après quelques secondes de silence :
a — Je ne vous souhaite jamais un sort semblable au mien I >
Au cours de la journée, par deux fois, des officiers bulgares vinrent demander au commandant Gavrilovitch de leur livrer Choukri pacha, mais celui-ci, ayant exprimé le désir de passer la nuit dans le fort, ne fut remis que le lendemain, et seulement contre un reçu en bonne et due forme, à l'armée bulgare.
. La presse autrichienne, dans un but facile à comprendre, a publié à plusieurs reprises des récits aussi horribles que fantaisistes sur les prétendus atrocités, pillages ou massacres auxquels se seraient livrées les troupes serbes.
Ces récits ayant été quelquefois reproduits dans les journaux des autres pays, je crois utile de dire un mot à ce sujet et de rétablir la ■vérité.
Il est exact qu'au cours de cette campag'oe oo eut à déplorer quelques exactions, ou plus exactement quelques représailles au détriment des Turcs ou des Albanais, mais je certifie que ce fut l'exception, le fait de bandes locales (comitadjis), de vengeances particulières, et jamais de l'armée serbe.
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Ces comitadjis se composaient en majeure partie de Macédoniens d'origine serbe ou bulgare. Pendant plus de cinq cents ans, leurs ascendants, puis eux-mêmes, avaient dû se courber sous le joug musulman. Ils avaient été pressurés, traités par les Turcs et surtout par les Albanais comme on ne traiterait pas des esclaves.
Leurs biens avîiient été la proie de ces pillards qui s'installaient chez eux en maîtres, au gré de leur fantaisie, souillaient leurs femmes, violaient leurs filles et les obligeaient, quand ils ne les massacraient pas, à leur servir de domestiques.
Pendant la guerre même, le nombre des villages chrétiens pillés par ces bêtes féroces fut énorme. Non contents d'assouvir leur rage de destruction, les Albanais mutilaient les habitants, qu'ils tuaient ensuite, après leur avoir fait subir , les pires tortures.
Si leurs crimes n'excusent pas la vengeance des chrétiens, ils l'expliquent tout au moins.
Un jour, traversant un de ces villages réduits en cendres, j'aperçus un pope labourant paisiblement son petit champ, à deux cents mètres à peine de sa maison, qui achevait de se consumer
11 semblait si peu s'en soucier que je lui fis part de mon étonnement.
— C'est vrai, me répondit-il, les Arnaoutes ont tout brûlé ici, mais nous leur avons rendu la pareille, voyez 1
Et it me désignait au loin d'autres colonnes de fumée qui montaient vers le ciel.
— Maintenant, c'est fini, ajouta-t-il, ils ne reviendront plus et nous pourrons enfin vivre et travaUler en paix !
La vengeance semblait naturelle à ce paisible pasteur orthodoxe!... Habitude séculaire!
L'armée serbe, je le répète, ne commit jamais semblables méfaits, et je suis heureux de rendre justice à sa charité, à sa bonté et à sa noblesse.
J'ai écrit, au lendemain de la déroute, ces longs cortèges de pauvres chariots, suivis à pied par ies femmes, les enfants et les vieux aux cheveux blêmes ou les malades grelottants sous la bise et la pluie.
Ils allaient droit devant eux, vers le levant, ayant abandonné leur hameau, leur demeure, et c'était une horrible chose que de parcourir ces régions qu'on aurait crues dévastées par un cyclone. Des villages entiers, déserts et silencieux, semblaient morts depuis des siècles, à la suite d'un brusque cataclysme
La vie, en effet, ne s'en était pas retirée peu à
peu. Elle s'était arrêtée tout à coup. On le voyait, on le sentait à tout, à des riens, aux détails.
Derrière cette fenêtre ouverte, pourquoi donc l'artisan n'achève-t-il pas sa besogne abandonnée ?
Pourquoi ce rouet, d'où le chanvre pend lamentable, a-t-il été laissé là sous la ptuia qui tombe?
Des laveuses ont fui en plein travail. Ces échoppes, garnies d'étoffes criardes, de bibelots, de verroterie — luxe des peuples arriérés — attendent encore un acheteur qui ne viendra plus . . .
Ces maisons de pachas et de riches, au faste oriental, aux fenêtres closes et grillagées de bois, protégeant jalousement les femmes contre le passant indiscret, ne retentissent plus du babil de ces oiseaux à petite cervelle, les femmes qui y coûtaient la monotonie de leurs journées oisives.
Comme les baraques voisines où l'on parquait les domestiques serbes et chrétiens, elles sont muettes et vides.
La vie s'est enfuie dans la débâcle qui emporta l'armée turque devant l'envahisseur.
Et aussitôt une angoissante question m'avait étreint le cœur.
FILLAQE BT ATROCITÉS 258
Qu'ont bien pu devenir ces malheureuses gens, ces milliers de familles qui quittèrent leur demeure, abandonnèrent leure biens ?
Où soDt-ils allés, dans la hâte et l'aflblement de la déroute? Que vont devenir ces vieillards, ces enfants, ces femmes, dans les montagnes où tout ce qui n'est pas boue est couvert de neige et de glace?. . .
J'ai rencontré, quelques jours plus tard, les mêmes cortèges, mais les malheureux qui les composaient ne montraient plus aucune crainte.
Ce n'était plus le lamentable exode d'une population vers l'inconnu, mais le rapatriement, le retour au foyer, misérable, certes, mais néanmoins aimé.
Le long du Vardar, sur la route turque, défoncée et ravinée, qui ignore les courbes dans les dures montées, les soldats serbes, le fusil en bandoulière, n'étaient pas les derniers à donner un coup d'épaule aux chariots.
Vingt mille familles, qui avaient pris la fiiite ont été réunies, groupées et rapatriées par les soins des autorités serbes.
Les empioyés ottomans , dont les chefs avaient disparu, reçurent leur paie sur le trésor de guerre. Dans les villages, où ne restaient que
LES VICTOIBKS UBBES
des femmes et des enrants, des boulangeries militaires fournirent gratuitement du pain.
Les maisons désertes, placées sous la surveillance des autorités serbes, furent respectées, ces autorités s'étant montrées d'une extrême sévérité les rares fois où des soldais se laissèrent aller à la tentation du pillage.
A Koumanovo, en quittant le champ de bataille, mon attention avait été attirée, dès moa arrivée, par un rassemblement sur la grande place de la ville. Des soldats serbes bàtonnaîent vigoureusement l'échiné d'un des leurs, allongé sur un banc. Il avait pris dans uue maison quelque infime bibelot.
A Uskub j'ai assisté à la condamnation de cinq pillards : un juif, un Turc, un Serbe et deux Bulgares. (L'un de ces derniers était l'ancien adjoint au maire de la ville, le représentant du quartier bulgare.)
Us avaient avoué, se figurant que, comme au temps de la domination ottomane, ce s'était que peccadille.
Le Serbe, les Bulgares et le juif s'entendirent condamner par la Cour martiale à quinze ans de travaux forcés, et le Turc à dix ans.
PILLAQE ET ATROCITâS
Au bord du lac d'Ochrida, où se mirent, au pied des montagnes neigeuses, les blanches mosquées, les maisons de ta Strouga et le monastère de Saint-Nicolas, l'armée serbe fit halte. Devant elle, les villages étment éparpillés par groupes accrochés aux pentes comme des nids d'hirondelles.
Dans Kourovitchté, habité presque exclusivement par des Albanais, une foule entourait la mosquée. Sans doute discutait-elle de la reddition.
Deux « hodjas » et un instituteur se présentèrent au commandant des troupes.
— Ne prenez aucune mesure contre les Àrnaoutes, lui dirent-ils, nous nous portons garants que la reddition des armes sera faite.
Ils partirent et bientôt, en effet, les drapeaux blancs flottaient sur tous les villages et le désarmement commençait.
La cavalerie, puis l'infanterie y entrèrent, accueillies par les autorités locales, et tout se passa facilement et sans heurts, quoique les chré-
S62 LES VICTOIRES lERBES
tiens eussent cherché par tous les moyens à faire naître une échauflourée.
Un pope d'Ochrida, brandissant un di-apeau serbe, s'était précipité vers le commandant en criant : « Sois le bienvenu!... Sois le bienvenu, frère! >
Et lui ayant donné l'accolade ainsi qu'à tous les officiers, il avait ajouté :
f Te taolim, gospodine commandor, da f frlache » nécolco topové na tova celo Kourovitché ! T> (Je t'en prie, monsieur le commandant, « fiche » quelques obus contre ce village de Kourovitché.)
Et il avait fallu arrêter ce pope qui ne pouvait comprendre que l'armée serbe victorieuse ne mit pas les villages ennemis à feu et à sang !
Cette mentalité explique comment de nombreux villages turcs abandonnés ont été brûlés par les chrétiens des environs, heureux de se venger, quand l'armée serbe n'était pas & proximité.
A son arrivée, celle-ci protestait contre ces pillages, contre ce vandalisme qu'elle n'avait pu empêcher, mais il était trop tard.
Durant toute la campagne il n'y eut jamais de réquisition, l'armée paya toujours comptant ce qu'elle acheta; aussi, chrétiens et Turcs, unis
PILLAQE Kl «XROCITËE
pour la première fois peut-être, en profitèrent-ila pour écorcher sans vergogne officiers et soldats, serbes.
Un académicien illustre a publié une brochure BUT laquelle s'étale une hideuse photographie, avec cette légende : i L'un des officiers turcs pris par les alliés chrétiens et renvoyé à leur camp avec les lèvres, les oreilles et le nez cou' pés. >
J'ignore si la photographie représente un Officier turc. (Elle peut tout aussi bien être celle d'un chrétien mutilé par les Albanais), mais que signifie ce terme vague d' c alliés chrétiens >? Pourquoi, si le fait est exact, ne pas spécifier, ne pas désigner nettement les auteurs d'un crime si horrible ?
Que M. Pierre Loti s'informe auprès de tous les ofïïciers turcs faits prisonniers par l'armée serbe, auprès de tous les blessés ottomans qui ont été soignés dans ses ambulances et dans ses hôpitaux, auprès de Djavid pacha, le héros de la résistance turque en Macédoine, qui, sur
sa demande, reçut à plusieurs reprises du service sanitaire serbe des produits pharmaceutiques et des sérums pour ses soldats, et il verra combien, tout au moins pour ce qui concerne la Serbie, sa bonne foi a été surprise.
Que de prévenance au contraire pour les vaincus I Quel luxe de courtoisie ! Citer tous les faits dont j'ai été témoin serait impossible. En voici quelques exemples.
A Uskub, les officiers turcs blessés qui, ayant leur famille ou des parents dans la viHe ou aux environs, désirèrent se faire soigner chez eux, y furent autorisés et tous les jours un médecin militaire serbe allait les visiter, les soigner.
Les premiers jours, après la déroute qui avait tout emporté, et avant que les approvisionnements serbes fussent arrivés, le pain était rare. Les blessés serbes furent rationnés, mais pas un Turc n'en manqua.
Au cours d'une de mes visites à l'hôpital, j'ai assisté au départ de 200 blessés transportables, qui étaient envoyés dans les hôpitaux de Serbie, afin de faire de la place à ceux qui arrivaient des nouveaux champs de bataille.
Toutes les voitures d'Uskub avaient été réquisitionnées, car il y a loin de l'hôpital à la gare.
Avec des gestes menus, les infirmiers, auxquels
se joignirent quelques blessés serbes aux bras valides, s'ingénièrent à y installer sans heurts les blessés turcs. Les vainqueurs, alignés, assistèrent au départ de leurs adversaires de la veille, devenus leurs frères de misère.
Alors uu petit pioupiou serbe, le bras en écharpe, souligna leur départ :
« Regardez Uskub!... regardez-la bien, murmura-t-il, c'est la dernière fois que vous la voyez », puis, avec ses camarades, il partit les rejoindre dans le train sanitaire.
Les officiers turcs, émus par les attentions chzuntables et bienveillantes dont ils étaient entourés, m'ont souvent confié la gratitude qui emplis* sait leur cœur.
Un jour que je consolais l'un d'eux, le lieutenant Âbmed Âli, du corps d'armée de Djavid pacha, il me raconta comment, blessé à la bataille de Koumanovo, il avait été ramassé pendant la nuit, transporté aux ambulances, puis soigné avec im dévouement dont, me dit-il, « je garderai toujours le souvenir ».
Atteint de deux balles, il était tombé et ses soldats ayant voulu le relever, il leur avait ordonné de n'en rien faire pour ne pas les distraire du combat.
La déroute était venue. Un vieux rédif, aper-
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cevaot l'oFTicier, chercha à l'emporter sur sei épaules, mais ses forces le trahirent. Le lieutenant Ahmed Ali lui ordonna de l'abandonner et de s'éloigner, et, lui ayant remis son revolver, son sabre et son gobelet d'aluminium, il fgouta : « Portes ce gobelet avec ma dernière pensée à ma jeune femme s, puis, restant sur le champ de bataille, où déjà la nuit tombait, il perdit connaissance.
Soudain, vers minuit, une lumière l'avait tiré de son engourdissement. Des soldats serbes l'ec' touraient. Il supplia : c Ne me torturez pasl... achevez-moi I... »
Les Serbes se concertaient. Frissonnant de fièvre et d'angoisse, il suivait leurs gestes. Us dévelop' paient quelque chose, les ailes de tente que chacun porte dans son paquetage, puis, s'approchaient, le soulevaient délicatement et l'étendaient sur un brancard improvisé avec ces ailes de tente et leurs fusils.
Un sousK)fficier, reconnaissant en lui un lieutenant turc avait rectifié la position et salué.
Et le petit lieutenant Ahmed Ali, le regard lointain, en revivant cette scène nocturne, murmurait : « Civilisation!... Civilisation!... >