L'ARTILLERIE SERBE
Les succès remportés par l'artillerie serbe au cours de la campagne sont ceux de l'artillerie française, puisque la Serbie employa exclusivement notre matériel de campagne et de siège.
Ils doivent être attribués aux qualités indiscutables de ce matériel et des munitions, à l'excellente instruction des officiers et des servants et à l'emploi de métliodes de tir qui s'inspirent, en grande partie, de celles adoptées en France.
— Ce n'est qu'en 1902, m'a indiqué le colonel Milivoïevitch, inspecteur général de cette arme, que nous commençâmes à nous occuper de l'achat des canons à tir rapide. Des propositions nous étaient soumises par les fonderies Schneider-Creusot, Krupp, et par une fabrique autrichienne.
c Après étude des différents modèles, nous
274 LES TICTOinBS SERBES
nous décidâmes, en 1906, pour le canon Schneider-Creusot.
t Dès l'année suivante, 1907, un chef de batterie de chaque groupe d'artillerie et deux officiers supérieurs de chaque régiment allèrent faire un stage d'une année dans des régiments d'artillerie français.
ir Deux ans plus tard, en 1909, nous créâmes une école de tir où les officiers font un stage de quatre mois et demi, partagé en deux périodes : théorique et pratique.
€ Quand les premiers oiUciers sortirent de cette école, ils fondèrent pendant l'hiver, dans chaque régiment et sur les principes qu'ils venaient de recevoir, un cours pour instruire les sous-ofUciers et les soldats; et ainsi, en quatre ans, toutes les troupes d'artillerie connurent à fond le fonctionnement et l'emploi du matériel de campagne à tir rapide.
« Dès la deuxième année de la création de l'école de tir, on y étudia simultanément les autres genres d'artillerie : canons de siège, obusiers, mortiers, etc.
« Nous avons pris pour principe d'employer la méthode de tir française (mise en batterie en position défilée, c'est-à-dire dissimulée à l'ennemi) chaque fois qu'il était possible d'obtenir
l'abtillbrie sbrbb S75
avec elle de bons effets de tir ; dans le cas contraire, nous noua servons de ta mise en batterie en position découverte préconisée par les auteurs allemands. Dans tous les cas, les commandants des groupes et des batteries d'artillerie sont constamment renseignés sur la situation générale et sur les intentions des chefs de l'infanterie, de façon à coopérer étroitement avec eux.
« Pour obtenir cette coopération chaque fois que la chose est possible, rartillerie est reliée avec l'infanterie et avec le commandant en chef par le téléphone, la télégraphie optique, des relais ou des officiers d'ordonnance ; on prend soin d'avoir toujours simultanément deux moyens de communication.
« Le commandant de l'artillerie est, en outre, averti des points sur lesquels on a besoin de son concours. Sa tâche terminée, son premier soin est d'en avertir le commandant en chef. >
Tels sont, d'après le colonel Milivo!evitch, les principes théoriques enseignés à l'école de tir serbe. Au cours de la période d'instructions pratiques, on donne autant que possible aux exercices la physionomie de combats véritables. Cet enseignement a permis à l'artillerie serbe de manœuvrer avec facUité et précision dans les circonstances mâme les plus défavorables.
Je dois ajouter que pendant l'action l'artîlterie ne tira jamais sans besoin et lança seulement le nombre de projectiles nécessaire, cessant de tirer aussitôt le résultat atteint
Cette discipline dans le tir lui a permis, malgré les grands effets qu'elle obtint, de ne dépenser que très peu de munitions, comme je l'indique à la fm de ce chapitre.
Enfm, pour arriver à une entente complète entre l'inranterie et l'artillerie, le chef de chaque division avec ses che& d'état-major et un commandant de régiment assistent chaque année à l'école de tir.
En Serbie, la durée du service dans l'artillerie est de deux années.
— C'est suffisant, car nos canonniers, intelligents et attentifs, ont l'amour de leur arme et travaillent avec plaisir, m'a déclaré le colonel Milivoievitcb, ajoutant :
< Nos sous-olficiers sortent d'une école spéciale et du rang.
« Après deux mois d'instruction en commun, les élèves sous-officiers sont éduqués à part et passent brigadiers au bout de six mois de service.
« Les manœuvres annuelles terminées, ces caporaux font trois mois de théorie dans l'école de chaque régiment et, à l'arrivée de la classe nou-
l'artillrric berbb 277
velle, Us se perfectionnent pratiquement en instruisant leurs nouveaux camarades et sont ainsi promus sous-officiers, après une année et demie de présence sous les drapeaux.
c Six mois plus tard, à l'expiration de leur temps, les uns rengagent et les autres, quittant le service actif, deviennent sous-offieiers de réserve et sont soumis à des périodes d'instruction. »
En trois ans, la Serbie eut, de cette façon, plus de 500 sous-officiers d'artillerie qui rendirent d'excellents services.
L'artillerie de campagne, qui a pris la plus grande part aux combats, est notre matériel à tir rapide de 75 millimètres, système Schneider, modèle 1906, dont les principales caractéristiques peuvent ainsi se résumer :
1" Grande facilité de pointage et de manœuvre, due à la bonne disposition et à la simplicité des appareils de visée, à ligne de mire indépendante;
2" Stabilité absolue au tir résultant d'abord de la bonne organisation du frein hydraulique et du récupérateur à réservoir d'air, et, en second lieu.
de la disposition ralionnclle de la bêche de crosse et du pointage en direction par coulissement de l'aflût sur l'essieu ;
3" Protection des serrants assurée par un masque de 5 millimètres d'épaisseur ;
4» Caisson à renversements qui, placé à côté de la pièce, facilite la manutention des cartouches et complète la protection des servants ;
5» Emploi d'un régloir mécanique permettant le réglage rapide et sûr des fusées des shrapnells.
Ce canon tire un projectile de 6 k. 500 à la vitesse initiale de 500 mètres.
Les batteries étaient approvisionnées de deux types de projectiles : sbrapnells et obus à explosif puissant, mais ces derniers ont été peu employés.
Malgré un terrain extrêmement accidenté, souvent détrempé et où le diemin de fer et les routes manquaient, le matériel, outre ses qualités au tir, a fait preuve d'une si grande solidité que le colonel Milivoievitch m'a déclaré : « Nous n'avons que des compliments à en faire à son constructeur »
L'àRTILLBRIE fiKRDE
L'armée turque était pourvue du canon de campagne de 75 millimètres à tir rapide, système Krupp, modèle -1903, tirant à peu près le même projectile que le canon serbe, et muni du récupérateur à ressorts du modèle allemand.
A l'exception de quelques-unes, ces pièces avaient la ligne de mire ordinaire ; le pointage en direction s'y obtenait par pivotement d'un petit affût, et le réglage de la fusée des shapnells se faisait à la main.
De même qu'elle se servait du matériel allemand, l'artillerie turque employait les anciennes méthodes de tir allemandes : c'est-à-dire la mise en batterie à découvert et en tir direct.
Les résultats qu'elle obtint ainsi furent défectueux et d'une très faible efficacité.
Les shrapnella, par suite du mauvais réglage de leurs fusées, éclataient au petit bonheur, tantôt trop haut, tantôt trop tard.
D'autre part, du fait de l'artillerie serbe, l'artillerie turque éprouva une perte énorme de personnel et de chevaux.
Enfin, le matériel allemand était beaucoup
moins stable que le matériel serbe. Les pièces se dépoiiitaîent rapidement et nécessitaient de Iréquents déplacements de leurs crosses, défauts qui doivent être attribués à une moins bonne organisation du frein el du récupérateur et au principe du pointage en direction qui donne une ligne de tir oblique par rapport à l'axe de l'affût.
Les oiïîciers turcs faits prisonniers après la bataille de Koumanovo, qui m'ont confirmé ce que je viens d'écrire, furent également unanimes à me déclarer que la fuite éperdue de leurs troupes, dont la ténacité était cependant légendaire, fut causée par la précision du tir de l'artillerie serbe.
— Nos artilleurs et nos fantassins, tn'expliquèrent-ils, durent abandonner leurs positions rendues intenables par un feu d'enfer. Bientôt nous n'eûmes plus qu'une idée, échapper à la pluie de mitraille qui nous hachait, sans que nous puissions voir d'où elle partait.
H Une artilleiie semblable, ajoutaient-ils, metti'ait en fuite n'importe quel ennemi. »
L'ARnLLRME «EnBI
Munitions et oonsommatioiu.
Le colonel Milivoîevitch, au cours de l'entretien que j'eus avec lui, m'a fourni quelques données intéressantes sur les munitions dont étaient dotées l'infanterie et l'artillerie serbes, ainsi que sur leur consommation.
L'armée serbe transporta avec elle i04 millions de cartouches pour l'infanterie armée de fusils à tir rapide, 300,000 shrapnells et 40,000 obuB d grande capacité pour l'artillerie de campagne.
A chaque fantassin correspondaient i,000 cartouches réparties de la façon suivante :
150 qu'il portait sur lui, 100 dans le convoi de munitions du régiment, 250 dans le traia de munitions de la division, 250 dans le train de munitions de réserve, 250 à l'arriére, le plus près possible des troupes. Or, depuis l'ouverture des hostilités jusqu'à la Big^nature de l'arniistice, l'infanterie n'a dépensé que iO millions 438,675 cartouches, soit une
283 LES VICrOIRES BEEtBES
moyenne de 80 cartot^hes seulement par homme.
Cette moyenne, extrêmement réduite, à rencontre des prévisions émises dans les armées européennes munies de fusils à tir rapide, est due à la discipline dans le tir de l'infanterie serbe.
La même faiblesse de consommation, due à la même discipline, se retrouve dans la dépense des projectiles de l'artillerie de campsigne.
Sur ses S00,000 shrapnells et ses 40,000obut à grande capacité représentant en chiffres ronds i,000 projectiles par pièce, chaque canon de 75 à tir rapide n'en a lancé que i36.
La consommation totale pour les 248 pièces de ce modèle fut, en effet, pour la période active de la guerre — un mois et demi — de 30,479 shrapnells et de 3,275 obus à grande capacité.
Je ne saurais quitter l'artillerie serbe sans relater l'exploit accompli par un simple canonnier, Andréa Lazovitch, au combat de Djourdjerik- Stoubova, dans le Sandjak.