‹ La guerre des blasons: comédie en trois actesChapitre 13 sur 22 · Scène lll · texte numérisé non relu

Scène lll

Les mêmes , YALENTINE, LE DUC {en costume de cour, avec le grand cordon de Saint-Louis).

LE DUC [serrant la main de Fernand, gui vient à sa rencontre),

Suis-je de parole, mon cher maître?

FERNAND [il saluc VaUntiné),

Vous avez tenu au-delà de vos promesses, monsieur le Duc; votre présence et celle de mademoiselle dans ma modeste retraite en est une preuve éclatante, et j'en conserverai un long souvenir. (// regarde Valentine),

vALENTiNE [lui tendant la main).

Ne se doit-on pas à ses amis aux heures de succès, comme aux mauvais jours?

FEHNAND.

Ils peuvent revenir : je ne les crains plus. (// craint de s être trahi). Car depuis ce malin, ma mère est près de moi, pour ne plus me quitter.

VALENTINE

Elle doit être bien fière.

• LA coMTEs&E {mioement).

C'est donc à elle que vous disiez, à notre entrée, que de^ main votre porte... {S' arrêtant court, toute confuse],

FERNAND [pendant que Valentine cause avec le duc et Karl).

Oui, madame, et malgré la fatigue du voyage, elle regrettera vivement de n'avoir pu faire les honneurs de chez elle...

LA COMTESSE

Ah I pardon t M. Fernand, mais j'avais supposé [encore plus embarrassée), je pensais que... souvent. Ahf bah I cela se voit tous les jours.

MAURICE (au fond de la scène).

Bon, ma sœur a fait une maladresse; elle dit une bêtise pour en sorlir : cela ne manque jamais, et elle n'en sort pas.

LA COMTESSE (sc ravisant).

Hais c'est une idée; après tout, pourquoi ne songeriez-vou» pas à vous marier?

MAURICE

Il n'y a que les femmes pour donner de ces conseils-là. Elles se vengent du mariage, en mariant les autres I

LE DUC

La comtesse a raison, mon cher Fernand. Aujourd'hui que l'avenir est à vous. . .

FERNAND (rinUrrompaut).

Le bonbeur delà vie à deox i>ou$-est interdit, à nous autres artistes» monsieur le Duc»

KARL

C'est voire faute, vous rêvez toujours un idéal impossible. (Fernand fait asseoir Valentine et la comtesse).

MADRfCE. *

Fernand a raison. Les arts ont besoin du grand air, et l'atmosphère de la vie de ménage est trop étouffante pour eux.

KARL

Ta franchise sent un peu le paysan du Danube.

MAURICE

Dis piulôt qu'elle est inflexible comaie des chiffres. Tenez, isuivez mon raisonnement. De nos jours, en bas comme en haut, on ne recherche plus que les mariages de raison. . . raison sociale surtout, effets touchants des cœurs sensibles I Mais dans ce nouveau monde, qu'on appelle la Bohême, brillante pléiade de peintres ou sculpteurs, de poètes ou de comédiens, chez qui l'art exclut tous calculs, souvent la corbeille de fiançailles n'est riche que d'amour, et les espérances servent de dqt/Les premiers mois, les premières années, la communauté (c'est le meilleur régime, quand on n'a rien] puise à pleines mains dans la corbeille ; et puis, il faut entamer la dot. Mais dans notre siècle, les espérances n'ont pas cours forcé ! Alors viennent les privations, le découragement, et Ton se sépare avec tristesse, ou bien, si l'on est assez fort pour partager la mauvaise fortune, au- soufQe de H nécessité, la beauté s'en va, le talent, qui devait se changer en génie, obligé de suffire aux exigences de chaque jour, exigences prosaïques, mais impitoyables, ne travaille plus pour l'art, mais pour gagner de quoi vivre, et le feu sacré ne sert plus qu'à faire bouillir la marmite 1 ...

LE MJG.

Vous devriez écrire, Maurice, vwis auriez du succès. Mais si le mariage, à noire avis, fait dégénérer les arts, votre sys lême est encore plus pernicieux. Imposer au talent le vœp de célibat, c'est signer d*avance leur arrêt de mort.

KARL

Sans espoir de résurreciion. (Fernand montre un demn à Valentinet le dwje penche pour regarder).

LA CO«TESSE

Et voilà un nouveau monde qui s'éteindra bien yiie, s'il n'y a que des moines!

MAURICE

Pourquc^

KARL

Parce que ni toi, ni moi, ne sommes capables de léguer à nosenfajits les traditions des grands maîtres. Parce que nos enfants, élevés dans le luxe, ne seront pas aiguillonnés, pous-' ses par le besoin, et ce besoin, qui énervait tout à l'heure tes héros de carton, a seul ejifanté de grands génies I

VALENTINE

Je vous attaque, Karl. Vous oubliez de rendre aux femmes ce qui leur appartient, et M. Maurice vient d'être cruel fK)ur notre sexe. Quoi! nos vertus s'arrêtent à la beauté? En- vérité, le bagage est modeste I

LA COMTESSE r^

Heureusement, il n'y a pas de femmes laides à l'entendre.

VALENTINE

Je ne parle pas de ces vertus, dont la place est au foyer ilômestique. Comme vous, j'envisage les arts. Comptez-vous donc pour peu ces délicatesses de cœur? ces mille riens, dont

— sonne compagne a seule le secret pour retionner du courage à Tartiste qu'elle aime et qui fait son orgueil? La Temme n't3 que sa beauté, dites-vous, elle n*a d'intelligence que pour plaire, et vous niez jusqu'à la force de son amour I La sainte famille de Rubens est un chef-d'œuvre : c'est l'image de son intérieur, des têtes qui lui étaient le plus chères, pourtant ! Malgré vous, le nom d'Hélène Forment a survécu , et la couronne cueillie par le génie du maître, c'est elle qui Ta mise au front de son mari.. Les plus belles inspirations de Mozart sont nées au coin du feu, et c'est sous les yeux de sa femme que s'est écrite sa magnifique ouverture de Don Juan. Vous voyez, vous avez perdu d'avance, si vous contestez notre influence, heureuse de près comme de loin, et, en dépit de vos satires (avec feu), la Fornarina et Béatrix ont enrichi les arts I

FERNAND [avcc passiou).

Ahl mademoiselle, de grâce, parlez encore : Je ne puis vous dire dans quel ravissement vous m'avez plongé. Vous parliez de Béatrix. J ai cru la voir en vous regardant. Vous étiez presque transfigurée; vous me sembliez assise sur un trône, dont lesdegrésétaient éblouissants d'éclat, et, autour de vous, fleurissaient les arts, comme le rameau que vous teniez à la main, en signe de royauté. [Valentine semble confuse). Pardonnezmoi mon rêve !

MAURICE

Pestel Quel dommage que le Comte ne soit pas ici, lui qui déteste les artistes : sa conversion serait faite.

LA coMtEssE (d'tm aiv dc reproche], Maurice I

FERNAND

Ahl madame, n'ayez aucun regret du sans-façon de Maurice. Il ne m'a rien appris de nouveau, et j'ai acquis trop d'expérience, pour ignorer la position qui nous est faite dans le monde.

KABL.

Vous nous calomniez, Fernand.

LE DUC

Mon empressement à vous serrer la main proteste. . «

VALENTINE (à paré).

Il n*a que trop raison.

FBRNAND.

Par bonheur, il y a des exceptions, M. le due, mais elles sont rares. Du reste, leurs suffrages nous vengent largement des dédains du public. {A la comtesse qui se défend) : Vous ne repoussez mon appréciation que par un sentiment de politesse bienveillante.

LA COMTESSE

Hais, monsieur, les femmes du monde savent faire là différence.

FERNAND

Justement, ce sont ces différences qui rendent les femmes du monde presque cruelles. Souvent, par enfantillage, elles font de ces blessures qui ne se ferment jamais. Je ne parle pas de moi : j'ai la conscience de ma juste valeur, et je vais droit mon chemin, fier de l'amitié qu'on m*accorde, trop fier pour lui sacrifier mon indépendance. Mais cette bohème errante, qui est ma patrie, le grand monde se la représente toujours des chansons aux lèvres, cueillant des fleurs sur son passage, uhe coupe à la main. Gràee à vous. Mesdames, Tambroisie devient parfois bien amère. Ce matin, découvrez-vous à rhorizon de notre nouveau monde une réputation naissante, de suite vous l'accaparez. Ce soir, les portes de votre salon s'ouvriront à deux battants. Place au talent I A lui, la place d'honneur! Et demain, s'il vous rencontre dans son modeste équipage, vous ne lui rendrez pas son salut. Aujourd'hui vous lui donnez des ailes, et demain vous lui arrachez les plumes !

LA COMTESSE

Celait bon do temps où Ton refosail (renlerrer les comédiens, après leur morti

Mais aujourd'hui, en Tan de grâee 1820, sous le règne des coteries par excellence, on veut enterrer les artistes... de leur vivant.

LA COMTESSE

Duc, aux procbaineséleclions, je vous demande votre appui, pour faire nommer Maurice député. Il parle toujours I

LE DUC

Je vous le promets. (Il emmène Fernand à gauche de la scène — Karl et Maurice au milieu — Valentine et la Comtesse vont à droite examiner les statuettes et médaillons). Mais, cher maître» parlons un peu de Taffeire sérieuse qui m'amène. Je vous renouvelle mes offres en t'échange de votre statue couronnée au Louvre. ^

FERNAND

Trop avantageuses, monsieur le Duc. Décidément, je ne veux pas la. vendre. Depuis un an, nous vivons ensemble, et me séparer d'elle

LE DUC

C'est de régoïsme, mon cher! Vous me déconcertez tout à fait, moi qui depuis cet hiver lui réservais une place au château de Quel us I Elle y eût été en bonne compagnie, entourée des meilleurs morceaux des grands maîtres.

FERNAND

Voilà qui nenieocourage pas à la céder! [Ils causent à voix basse).

KARL (i Maurice),

Le Due lui offre un prix magnîBquel Depuis notre retour de la campagne, il cherchait l'occasion de lui témoigner toute sâ gratitude, sans éveiller sa juste susceptibilité.

HADRIGE.

Et il refuse? C'est de la folie.

KARL

Mon, c'est de la délicatesse.

vALENTiNE (accourant avec Laure).

Laure, je suis toute émue. Mon médaillon, tu sais?

LA COMTESSE

Oui, eh bien ?

VALENTINE

Eh bien, ici, derrière ce bahut, je viens d'en retrouver une copie.

LA C0IITB8SB.

Mais alors, ton inconnu, ce serait?

VALENTINE

Chut! tais-ioil

FERNAND (sc vapprockant des deux groupes).

A cette condition seulement.

LE DUC

A litre gracieux, songez-y. Je ne puis. Une telle valeurl...

FERNAND

Alors, je la garde.

LE DUC

Soil : je cède à vos caprices; mais donnant, donnant. J*ai une galerie entière à sculpter au château : je la veux splendide, et vous l'acceptez. Ce sera l'affaire d'une année de travail» et la semaine prochaine, nous partons pour Fontainebleau. — Le cahier des charges me regarde seuil

FERNAND

Je nesaîs^i jedois. ...

KARL

Sans nul doute, votre réputation . . .

MAURICE

Votre fortune. . .

LB DUC

Voyons, Valentine, un mot de ta bouche décidera monsieur Fernand. D'ailleurs, tu y es intéressée. Ton médaillon est resté inachevé, Tautomne dernier, et à pareille école. . .

vALENTiNE [à part).

Comme mon cœur est inquiet I (Haut, à Fernand) Allons, on ne vous arrachera pas les plumes.

FERNAND [à part).

La chute n'en sera peut-être que plus grande. Au fait, de si haut, quand on tombe. Ton se tue. (Haut) J'accepte.

LA COMTESSE (étonuée, regardant Valentine et Fernand),

Ahl Est-ce que les ailes pousseraient plus vite que je ne croyais?

Page 1